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Alice T.

Ciné-chroniques

Film roumain de Radu Muntean

Avec : Andra Guţi, Mihaela Sirbu, Cristine Hãmbãşnu, Ela Lonescu, Bogdan Dumitrache

Festival de Locarno : Prix d’interprétation féminine Andra Guţi

GROSSESSE NERVEUSE

Diplômé en 1994 de la Theatre and Film Academy de Bucarest, Radu Muntean s’est « fait la main » durant quelques années en réalisant plus de 300 pubs primées dans de nombreux festivals avant de tourner son premier long-métrage, Rage (2002), suivi de The Paper Will Be Blue (2006). Il est ensuite sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs pour Boogie (2008), à Un Certain Regard pour Mardi après Noêl (2010) et pour L’Étage du Dessous (2015). Enfin, en 2018, le Festival de Locarno récompense la jeune actrice d’Alice T., Andrea Guti, pour son interprétation. Radu Muntean est donc un des piliers de la « Nouvelle Vague » roumaine qui a déferlé après les années 90 et la chute de Ceaucescu. Mais au pays de Dracula, la liberté retrouvée ne se manifeste pas par l’euphorie ou l’allégresse. Marqués par les décennies d’un régime sévère, ces jeunes réalisateurs ont une vision plutôt pessimiste de la nouvelle société qui se traduit, entre autres, par des conflits familiaux dramatiques : Boogie dépeint la nuit orgiaque d’un jeune marié en vacances qui préfère quitter femme et enfant pour aller trinquer avec ses copains. Mardi après Noël décrit les affres d’un mari amoureux de sa dentiste et qui attend le Réveillon pour annoncer la nouvelle à sa famille. Un Etage en Dessous développe les angoisses d’un locataire qui soupçonne son voisin d’avoir commis un meurtre sans oser le dénoncer.

Dans cette génération, les autres réalisateurs évoluent dans le même climat morbide comme Christian Murgiu, Palme d’Or à Cannes pour l’admirable 4 mois, 3 semaines, 2 jours, consacré à un avortement sordide, suivi de Baccalauréat où un père maltraite sa fille adorée en désirant l’aider. Citons aussi Radu Jude qui va briser deux couples remariés, lors de son tour de garde alternée, dans Papa vient Dimanche. Malgré cette déferlante pessimiste, on ne peut qu’admirer la maîtrise de ces réalisateurs et la qualité exceptionnelle des interprètes de ces films plutôt désespérés. Seul Corneliu Porumboiu a osé adopter une vision humoristique et critique de ce peuple convalescent avec son hilarant 12h 08 à l’Est de Bucarest (2007) suivi d’une demi-douzaine de films atypiques évoquant parfois l’univers de Jim Jarmush ou de… Eugène Ionesco !

 

Dans son dernier film, Alice T, Radu Muntean raconte la vie d’une très jeune fille dotée d’un caractère excessif qui se traduit, entre autres, par des cheveux teints en rouge vif, des vêtements idem et une méga agressivité envers ses parents adoptifs puisque Bogdan, sa mère, ne pouvait pas avoir d’enfants. Cette crise de l’adolescence exacerbée ouvre le film avec une rare violence jusqu’à ce qu’Alice défie cette mère stérile en lui annonçant qu’elle est enceinte, elle. On redoute le pire mais cette information a pour effet surprenant d’apaiser leur conflit et transforme Bogdan en mère attentionnée qui va prendre soin de la grossesse d’Alice comme si c’était la sienne, complète la garde-robe de la future maman et l’emmène pour une échographie de contrôle, émue de voir l’image de cet embryon minuscule alors qu’Alice ne semble guère troublée. Leur relation s’améliore donc nettement, les amis et la famille sont ravis de cet heureux évènement, Alice est devenue aimable et la météo locale vire au beau fixe sur la plage des vacances…

Comme souvent, je ne dévoilerai pas davantage le développement de ce récit afin de maintenir l’intérêt du spectateur. Je ne milite guère pour les fins heureuses que l’on devine dès le début de la projection, étant plutôt séduit par les fins « ouvertes » qui laissent le public en suspens, comme dans Three Billboards de Martin McDonagh. Mais la conclusion d’Alice T est bien plus qu’ouverte, elle est béante et devrait plonger certains spectateurs dans la perplexité. Avec Lady Bird, Greta Gerwig traitait également du conflit mère / fille, sans courir ce risque, heureusement.

Henri Lanoë
Cinéchronique

 

 

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