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Histoire d’un regard

Histoire d’un Regard
Ciné-chroniques

Film documentaire de Mariana Otero

1h33

29 janvier 2020

France

 

Enquêtes posthumes

Mariana Otero est une documentariste formée par la 41e (et dernière promotion) de l’IDHEC avant que la Femis ne lui succède en 1986. Elle est à la fois chef op’, ingénieur du son et réalisatrice de plusieurs documentaires dont Histoire d’un Secret (2003), enquête sur la mort de sa mère qui n’avait que trente ans lorsqu’elle disparut, la laissant seule avec sa sœur dans une famille qui prétendait que « maman était en voyage à Paris ». Mariana avait quatre ans.

Le regard le plus célèbre de Mai 68 reste le sourire goguenard de Daniel Cohn-Bendit face à un CRS impassible. En 2013, le scénariste Jérôme Tonnerre découvre un livre consacré à Gilles Caron, jeune photoreporter qui a couvert la guerre des Six Jours en 1967, les évènements de Mai 68, le conflit irlandais, la guérilla au Tchad, la famine au Biafra et la guerre du Vietnam. Il a disparu sans laisser de trace en 1970 au Cambodge, rendant orphelines ses deux petites filles, Marjolaine et Clémentine, et veuve, Marianne sa femme : il n’avait que trente ans, lui aussi. Les recherches sur sa disparition n’ont jamais abouti et Jérôme Tonnerre envisage de scénariser la vie de ce photographe exceptionnel en contactant Mariana Otero. Celle-ci est évidemment troublée par l’étonnante similitude des destins entre les enfants Caron et les enfants Otero. Mais plutôt qu’une fiction biopic, pourquoi ne pas ressusciter Gilles en racontant sa vie avec les milliers de photos conservées par la famille ? Celle-ci donnant son accord, Mariana va se mettre au travail en numérisant les 4000 bobines 24x36, soit près de 100 000 images qu’elle va analyser, sélectionner en tentant de rétablir la chronologie des prises de vues. L’ultime rouleau de pellicule retrouvé commence par des images des petites filles de Gilles jouant dans un jardin, suivies d’adolescents cambodgiens heureux d’enfiler leurs uniformes pour aller combattre. Ensuite, Gilles Caron a disparu…

Cette recherche quasi archéologique a duré des mois, avec l’intervention des témoins de cette période comme Diamantino Quintas qui a développé tous les négatifs et les tirages de Gilles Caron, Vincent Lemire, historien du Proche-Orient à Jérusalem, qui a rétabli les déplacements du photographe dans ses ruelles lors de la guerre des Six Jours, Robert Pledge, journaliste anglais pris en otage durant un mois par les rebelles tchadiens avec Gilles, Raymond Depardon, et Michel Honorin et, bien entendu, les interventions de sa femme Marianne et de Marjolaine Bachelot-Caron, fille aînée de Gilles, journaliste et photographe, à l’origine de la Fondation Gilles Caron pour la diffusion de l‘œuvre de son père.

Ce film passionnant sur le travail du photo journalisme dévoile les techniques d’approche employées par les reporters. Ces images connues du Monde entier ne sont pas le fruit d’un heureux hasard capté par un objectif chanceux : elles sont l’aboutissement d’une longue traque sur le lieu de l’évènement en multipliant les prises de vues. Cohn-Bendit a été « encerclé » par Gilles Caron pendant une partie de la matinée jusqu’à obtenir cette image célèbre. Mais ce n’est pas un reproche : il est évident qu’il faut couvrir abondamment un reportage pour pouvoir ensuite sélectionner l’image choc. Il y a une autre approche plus hasardeuse, comme les admirables clichés de Henri Cartier-Bresson ou de Jacques Henri Lartigue qui sont dus au hasard (et au réflexe artistique du chasseur d’images), sans les contraintes du reportage sur le vif, l’essentiel étant la qualité du résultat obtenu.

Post-Scriptum

Sous son Regard, l’Étincelle

Laurence Doumic & Sébastien Cauchon

1h45

Un documentaire sur le même sujet, diffusé à la télévision, est consacré à un autre photographe, Philippe Doumic, dont la fille Laurence a également désiré faire connaître l’œuvre de son père décédé en décembre 2013. Sous son regard, l’Étincelle a été co-réalisé avec Sébastien Cauchon en utilisant une enquête identique à celle de Mariana Otero dans les 10 000 négatifs retrouvés dans les archives du reporter. Une énorme différence sépare les deux photographes : Gilles Caron était aussi célèbre dans le monde entier, alors que Philippe Doumic ne l'était absolument pas : ses admirables portraits d’acteurs et de cinéastes, réalisés quand il travaillait pour Unifrance Films entre 1957 et 1970 et « couvrait » les acteurs et les réalisateurs de la Nouvelle Vague, ne mentionnaient jamais le nom de leur auteur !

Devant ces portraits exceptionnels que présente Sébastien Cauchon aux témoins de cette période comme Serge Toubiana, Philippe Labro, Anna Karina, Claude Lelouch, Dominique Besnehard, ou le fan new-yorkais, féru des french movies des années 60, tous sont aussi stupéfaits par cette inexplicable anonymat. Modestie ? Timidité ? Toutes ces stars de la Nouvelle Vague ont posé pour lui avec une évidente intimité qui les reliait à Philippe Doumic, un photographe qui n’avait guère de tendance paparazzo. Quoique son activité de reporter soit toujours présente après cette période, il semble avoir surtout consacré le reste de sa vie à la navigation et à la construction de bateaux de plaisance. Dommage que le point faible de ce documentaire soit sa durée excessive, due surtout à la réapparition en boucle d’images déjà vues et revues par le spectateur mais que découvrent chacun des témoins interrogés qui expriment une admiration tardive et plutôt monotone, ce qui n’est pas le cas pour les divers reportages du célèbre Gilles Caron.

Henri Lanoë
Cinéchronique

 

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