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Monsieur

Ciné-chroniques

Film franco indien de Rohena Gera

AvecTillotama Shome, Vivek Gombet, Geetanjali Kulkarni, Rahul Vohra, Divya Seth Shah, Chandrachoor Rai, Dilnaz Irani, Bhagyashree Pandit, Anupriya Goenka, Akash Sinha, Rashi Mal

Primé à la Semaine de la Critique Cannes 2018

 

Tête à Tête

 

            Quoiqu’officiellement abolies, le maintien des castes continue d’exister dans la société indienne d’aujourd’hui. La réalisatrice Rohena Gera, issue d’une classe aisée, a eu une nourrice qui s’occupait d’elle, faisant ainsi partie de la famille tout en en étant exclue. La fracture sociale reste ancrée dans l’exploitation sans complexe des domestiques travaillant dans ces familles qui considèrent le personnel comme inférieur. Il existe une séparation pour tout : ils n’utilisent pas les mêmes couverts que les propriétaires, mangent et dorment à même le sol de la cuisine sur des nattes qu’on dissimule dans la journée : deux mondes coexistent sous le même toit. Rohena Gera est allée faire ses études en Art aux Etat-Unis (Californie et New-York), pays où la ségrégation est légendaire mais imperceptible aux yeux de Rohena comparée à celle de l‘Inde. Elle a ensuite travaillé dans le cinéma et la télévision en y occupant différentes fonctions puis, désormais aguerrie, est revenue dans son pays où elle a réalisé des documentaires largement diffusés. Mais le souvenir de la nounou de son enfance l’a inspirée pour écrire le scénario qui lui tenait à cœur : Monsieur, son premier long métrage.

            Ratna est domestique chez Ashwin, fils d’une famille aisée de Bombay. Il vient de passer par une épreuve peu commune : le jour de son mariage avec une fiancée qu’il n’avait pas choisie, la cérémonie a été annulée et il est rentré dans son bel appartement où il vit seul, un peu choqué mais plutôt soulagé. Ratna est une servante discrète, jeune veuve après trois mois de mariage, venue travailler à Bombay afin d’aider sa famille restée au village et d’échapper au mode de vie local. Elle ambitionne de travailler dans la couture et occupe son temps libre dans un atelier où elle apprend les rudiments de sa future activité. On comprend vite que les rôles sont inversés et que l’argent d’Ashwin ne fait pas le bonheur puisqu’il s’ennuie dans son bureau, sa voiture et son appartement silencieux, alors que Ratna, après ses travaux domestiques, rayonne dans les rues animées de Bombay à la recherche de tissus ou en compagnie de ses amies. Mais c’est aussi une bonne personne qui va s’intéresser à ce patron peu loquace et tenter progressivement une timide amorce de relation entre ces deux accidentés du mariage. On apprécie dans ce film la pudeur des sentiments qui ne s’expriment pas et des gestes que l’on retient, comportement devenu rarissime dans le cinéma actuel qui baigne dans de banales fausses hardiesses érotiques.

            Loin des Bollywooderies et proche de l’excellent Lunch Box, ce premier long-métrage fait preuve de la grande maîtrise artistique et technique de Rohena Gena qui sait utiliser l’image et la lumière - au lieu des dialogues - comme un vecteur essentiel des sentiments et des situations. Alors que la lumineuse Ratna émerge souvent d’une partie sombre de l’appartement pour gagner la pièce claire où est assis le mutique Ashwin, un obstacle (meuble, chaise ou le plateau qu’elle porte) empêche parfois le couple de se rapprocher et d’envisager une possible intimité. Entre Ratna et « Monsieur » la passivité maladive du patron finira-t-elle par se lézarder ? La conclusion de ce conte est admirablement réussie avec l’ultime réplique murmurée par Ratna. Voici une histoire pudique et délicate qui sait s’arrêter au bon moment, sans multiplier les fausses fins. Signalons que ce film indien est doté d’une équipe technique essentiellement française pour la production, l’image, le son, le montage et la musique. Prix de la Fondation Gan à la Semaine de la Critique de Cannes, Monsieur a été vendu à une vingtaine de pays… sauf l’Inde.

Henri Lanoë

Cinéchronique

 

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