Français Bac S-ES - Corrigé dissertation
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Dissertation S-ES

 

« Avoir l’âme qui rêve, au bord du monde assise… », écrit Anna de Noailles (texte B, dernier vers).

Pensez-vous que ce vers puisse définir l’attitude du poète face au monde ?

Vous vous appuierez sur les textes du corpus, les œuvres que vous avez étudiées en classe ainsi que sur vos lectures personnelles.

 

Analyse du sujet

• La citation propose une définition de l’attitude du poète face au monde : il se situerait à la frontière entre le monde réel des hommes et celui intime et imaginaire de la rêverie.

• Cette posture rencontre le lieu commun du poète enfermé dans sa « tour d’ivoire », détaché des réalités matérielles, étranger à ceux qui l’entourent, incompris du commun des mortels.

• Pourtant, la poésie qualifiée d’engagée et à certains égards la poésie lyrique donnent à voir une figure du poète davantage investie, qui se fait le porte-voix de ses semblables. Le poète ne serait-il qu’un contemplateur c’est-à-dire un être voué à l’observation et la méditation ?

 

Plan détaillé

Introduction

Le XIXe siècle a largement contribué à développer l’image du poète comme celle d’un être contemplatif, seul au milieu de la nature chez les Romantiques, reclus dans son monde chez les Parnassiens. Serait-il cet écrivain voué à l’inaction ? La poésie ne saurait-elle être en prise avec le monde ?

 

1. Le poète : un contemplatif

A. Un promeneur solitaire

• Le topos de la nature comme refuge privilégié du poète se retrouve dans maints textes poétiques comme le révèlent les titres des poèmes appartenant au corpus : « L’isolement », « Destination : arbre », « La pluie d’été ».

• C’est dans un cadre bucolique que l’ « âme indifférente » (Lamartine) du poète trouve le repos ; la nature est un tombeau où le poète vient ensevelir sa mélancolie, voire son mal-être, dont il nourrit ses propres textes.

 

B. Un être en marge de la société

• Si l’âme est « au bord du monde assise », c’est que le poète n’a pas su trouver sa place dans la société : il est à l’image de l’Albatros de Baudelaire dans la pièce éponyme des Fleurs du mal de Baudelaire : « Exilé sur le sol au milieu des huées, / Ses ailes de géants l’empêchent de marcher » où l’anacoluthe vient souligner l’inadaptation du poète au monde terrestre.

• En effet, sa sensibilité hors-norme le condamne à une mise au ban de la société : son « Élévation » pour reprendre un autre titre baudelairien, sa compréhension de « la vie profonde » (A. de Noailles) de la nature, sa capacité à « Se lier aux jardins », « Se mêler aux forêts », à « Déchiffrer les soleils » (Andrée Chedid) le mettent hors de portée humaine.

 

2. Le poète en action

A. L’écrivain engagé

• Loin de rester à la lisière du monde réel, le poète peut faire du poème le lieu même de sa réflexion et de son engagement : il fait alors de son texte une tribune où il donne la parole à son âme sur les « misères de son temps » (cf. Ronsard au temps des guerres de religion), où il lance un appel à la résistance (cf. Robert Desnos ou encore de René Char au XXe siècle).

• Les ressources poétiques apparaissent alors comme le plus sûr moyen de frapper les esprits. Ainsi Victor Hugo, dans son poème « Melancholia », nous alerte sans détour : « Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?/ Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?/ Ces filles de huit ans qu’on voit cheminer seules ? ».

 

B. Le voyant

• En position du guide et de prophète, le poète apparaît à même d’éclairer les hommes sur leur destinée : dès lors, il se situe moins à la marge qu’en surplomb des hommes. C’est en ce sens que Saint-John Perse, dans un discours prononcé à Stockholm, peut affirmer : « Poète, homme d’absence et de présence », ajoutant à propos de la poésie : « Son lieu est partout dans l’anticipation ».

• Si l’âme du poète rêve, ce n’est pas d’un ailleurs aux confins du monde mais en lien avec celui-ci : « Évoquer ensuite/ Au cœur d’une métropole/ Un arbre            un seul/ Enclos dans l’asphalte ».

 

3. De l’âme au monde : le poète comme intermédiaire

A. Un médiateur

• Le poète serait celui qui relie rêverie et réalité, établit des « correspondances » pour reprendre la terminologie de Baudelaire ; il est celui qui transforme, par l’intermédiaire des mots, l’expérience intime d’une âme en communion universelle, à la manière de Victor Hugo dans Les Contemplations : « Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous » (préface du recueil).

• Parce que la poésie est chant, vouée à être pris en charge par la lecture, elle est parole en actes : l’utilisation du mode infinitif dans les textes B et C du corpus manifeste cette possibilité d’actualiser le texte, aussi bien pour le locuteur que le destinataire.

 

B. Un alchimiste

• Le poète est aussi celui par qui nous sortons de nos habitudes, qui nous oblige à porter un regard neuf sur le monde qui nous entoure, qui transforme la réalité quotidienne en or, « cet or que l’alchimie/Aura tant cherché ».

• Loin d’être un rêveur oiseux, le poète serait un rêveur actif qui, par la grâce de ses mots et de ses images, nous oblige à considérer le monde sous un angle différent : à l’instar de Francis Ponge dans Le parti pris des choses, nous ne sommes plus contemplateurs passifs des objets qui nous entourent, mais nous redécouvrons « le galet » ou « la fin de l’automne » dans toute leur vigueur objective.

 

Conclusion

Le vers d’Anna de Noailles renvoie à une image traditionnelle du poète, en retrait du monde qu’il observe et sur lequel il médite, que la poésie dite engagée vient relativiser. L’image de la posture liminaire du poète invite à dépasser la contradiction : si l’âme est assise au bord du monde, le poète n’en demeure pas moins cet homme aux « semelles de vent » dont parle Rimbaud, toujours prompt à faire voyager le lecteur à travers le monde et l’épaisseur des mots.