L'éloquence n'explique pas à elle seule pourquoi certains individus sont plus écoutés que d'autres. Il faut aussi considérer comment la personne qui parle peut incarner une autorité susceptible de rendre son discours plus efficace.
I La parole d'autorité
1 Une parole qui s'impose
L'autorité est une relation de pouvoir. C'est pourquoi la parole d'autorité n'a pas besoin d'être persuasive : comme l'observe Hannah Arendt, ce n'est qu'entre égaux qu'on s'efforce d'être persuasif, tandis que la parole d'autorité s'impose d'elle-même, en vertu d'une hiérarchie reconnue et acceptée par les personnes qui écoutent (Qu'est-ce que l'autorité ?, 1972).
Mot clé
L'autorité n'est pas fondée sur l'usage de la force, mais sur une reconnaissance de la part des personnes qui lui sont soumises. Elle dépend des rapports de domination à l'œuvre dans chaque société.
C'est pourquoi Aristote note l'importance de l'« éthos » ou caractère de l'orateur : ce qu'il est, ou plutôt ce qu'il représente aux yeux de son auditoire. « Il faut veiller à se présenter soi-même sous un certain jour », dit-il dans la Rhétorique (IVe s. av. J.-C.).
2 Figures de l'autorité
Dans le domaine politique, « autoriser » signifie donner mandat à quelqu'un pour parler et agir en son nom. En 429 av. J.-C., lorsque Périclès rend hommage aux morts de la guerre du Péloponnèse, il ne s'exprime pas en son nom propre mais au nom de tous les Athéniens.
L'autorité peut aussi être morale ou intellectuelle. Elle procède alors d'une grande vertu ou de connaissances pointues, et renvoie dans l'Antiquité à la figure du sage. Ainsi, Lucrèce rend hommage dans son poème De la nature (vers 55 av. J.-C.) à son maître Épicure, dont il prétend seulement « suivre les traces » et transmettre la doctrine.
Pour les croyants, un prêtre ou un prophète parlent au nom de Dieu. Dans ses Sermons, Augustin (354-430) distingue le « Verbe », ou parole de Dieu, et la « voix » humaine qui n'en est que le véhicule. « Ce que je dis vient de Lui », affirme Augustin.
II La parole efficace
1 Le langage performatif
Le débat récent entre le linguiste John Austin et le sociologue Pierre Bourdieu confirme que l'autorité du discours ne provient pas de la parole seule, mais d'abord du statut de la personne qui parle et de sa capacité à incarner un principe supérieur (le peuple, la sagesse, la divinité).
Dans Quand dire, c'est faire (1962), Austin qualifie de constatif un énoncé qui a pour finalité de décrire le réel, et qui peut donc être vrai ou faux (ex. : « le chat est dans le jardin »). À l'inverse, un énoncé performatif n'est ni vrai ni faux, c'est un « acte de langage » par lequel la personne qui parle accomplit quelque chose (ex. : « je baptise ce bateau le Titanic », « je vous déclare unis par le mariage », etc.).
Mais pour réussir, cette parole doit être prononcée dans des circonstances précises et par la personne appropriée. Pour Bourdieu, la position sociale du locuteur est déterminante et impose de donner au discours les formes requises (Ce que parler veut dire, 1982).
2 Le risque de l'imposture
Les discours habiles ont pourtant une efficacité indépendante du statut de la personne qui les tient : savoir persuader les autres ou donner à son discours l'apparence du vrai est aussi une affaire de maîtrise des techniques oratoires.
Mot clé
L'efficacité est la capacité de produire des effets : une parole peut agir sur la personne qui la reçoit, ou sur la réalité elle-même.
L'individu qui acquiert une autorité par sa seule parole est donc suspect : n'est-il pas qu'un imposteur, usurpant par la séduction des mots une autorité qui ne lui appartient pas ? Tel est le reproche que Platon adresse aux sophistes .
L'essentiel
