Du texte au film : une réécriture

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Classe(s) : Tle L | Thème(s) : Madame de Lafayette/Bertrand Tavernier : La Princesse de Montpensier (bac 2018-2019)
 

 En adaptant à l’écran la nouvelle de Mme de Lafayette, Bertrand Tavernier n’a pas cherché à la mettre simplement en images. Il en a d’abord ausculté les mots pour mieux en comprendre, et traduire, le sens. De là, un minutieux travail sur la langue du xviie siècle, qui lui a permis d’imaginer de nombreuses séquences de son film. Comme tout texte, celui de Mme de Lafayette ne dit pas tout des événements, des situations ou des personnages. Il possède ce qu’on appelle des marges, faites de rapidités, de raccourcis ou de silences. Au travail sur la langue, Bertrand Tavernier a donc ajouté un travail sur ces marges, qui l’a parfois conduit à une réécriture filmique de la nouvelle.

UN TRAVAIL SUR LA LANGUE DU xviie SIÈCLE

 Cherchant à dégager la signification concrète du texte et à la rendre la plus intelligible possible, le cinéaste procède à son amplification (à son enrichissement) et, dans un même mouvement, à son épure (à sa simplification).

 Une amplification du texte

 Le film redonne aux mots la force qu’ils possédaient au xviie siècle et qu’ils ont perdue depuis. Deux exemples sont particu­lièrement significatifs.

 Afin de la contraindre d’épouser le prince de Montpensier, Mlle de Mézières fut « tourmentée par ses parents » (p. 21), écrit la romancière. Or le verbe « tourmenter » avait alors un sens très fort, qui s’est depuis affadi : il était synonyme de « torturer », d’exercer des violences physiques. De là, dans le film, la séquence montrant le père malmenant puis frappant sa fille.

 Autre exemple : la séquence où Marie, en robe de nuit, s’approche de Guise pour lui annoncer sa décision et où elle est près de s’abandonner à lui. Cette scène n’existe pas en tant que telle dans la nouvelle, mais elle y est potentiellement contenue. Mme de Lafayette écrit en effet que l’héroïne « conjura M. de Guise de ne plus apporter d’empêchements et oppositions à son mariage » (p. 21). Le verbe « conjurer » avait le double sens de « supplier » et de « charmer » (pour écarter un danger). Le cinéaste entremêle ces deux sens.

 Contrairement à ce qu’un lecteur-spectateur pourrait de prime abord penser, Bertrand Tavernier n’invente pas ces séquences : il les déduit des mots de la romancière, il en explicite le sens, il les développe, il en fait voir ce qu’ils signifiaient concrètement. Il procède ainsi à une amplification.

 Une épure du texte

 Dans le même temps, Tavernier effectue parfois le travail inverse : il élimine ce que le vocabulaire avait de trop daté ou ce que les dialogues pouvaient avoir de trop précieux. En voici deux exemples :

– « Ah ! madame, s’écria le comte, c’en est fait, puisque vous ne délibérez plus que sur les moyens » (p. 55). Appréciées à l’époque de Mme de Lafayette, les expressions « c’en est fait », « délibérez » (= réfléchissez) sont de nos jours vieillies. Chabannes s’exprime plus simplement, plus directement dans le film : « S’il n’y a plus que ces obstacles à considérer… ».

– « Ôtez-moi la vie vous-même ou tirez-moi du désespoir où vous me mettez » (p. 60), réplique le prince à Chabannes dans l’épisode du rendez-vous nocturne. La préciosité appréciait ce genre de balancement des phrases (« Ôtez-moi »/« tirez-moi ») ainsi que le contraste de l’alternative. Toutes ces répliques disparaissent dans le film.

 Ce travail de simplification est particulièrement visible dans cet épisode du rendez-vous nocturne. Le face-à-face du prince et de Chabannes occupe presque trois pages de la nouvelle mais une seule et brève séquence dans le film, où pourtant l’affrontement entre les deux hommes est aussi fort.

UN TRAVAIL DANS LES MARGES DU TEXTE

 Le texte de Mme de Lafayette est loin de tout dire : il comporte des rapidités et des silences, que Tavernier refuse de reprendre à son compte. Il dévoile ce que cachent les raccourcis du texte et il en comble les silences.

 Dévoiler les raccourcis du texte

 Soumise à la double contrainte des bienséances et de la brièveté, propre au genre de la nouvelle, Mme de Lafayette n’évoque guère « la guerre civile » qui « déchirait la France » (p. 19). Si elle est mentionnée dès la première phrase du récit, celle-ci semble par la suite comme escamotée. Le « siège de Paris », les batailles de Saint-Denis (p. 25), de Jarnac (p. 27) et de Moncontour (p. 35) font l’objet d’une simple allusion. Du conflit, la romancière ne retient que la gloire dont se couvrent Guise et Montpensier. Mais elle ne s’étend ni sur son déroulement ni sur les affrontements, ni sur sa violence.

 Le film insiste au contraire sur sa barbarie. Le prologue s’ouvre sur la désolation d’un champ de bataille. Juste après son mariage, le prince repart combattre. Le duc de Guise se révèle un tueur, qui n’hésite pas à achever un blessé. Plusieurs séquences se déroulent aux abords du camp des catholiques et du duc d’Anjou, quand s’engage une nouvelle bataille. Le duc de Guise en revient, en sueur et en larmes parce que son meilleur capitaine est en train d’agoniser ( résumés et repères, p. 39).

 En intercalant ces épisodes guerriers, Tavernier restitue la brutalité et la fureur d’une époque, où la vie humaine n’a pas plus de prix que le gibier tué à la chasse. C’est le duc d’Anjou en personne qui établit le parallèle entre la guerre et la chasse en rappelant que Guise « excelle dans les deux tueries ». Bertrand Tavernier supplée ainsi la retenue de Mme de Lafayette.

 Combler les silences du texte

 La nouvelle comporte par ailleurs de complets silences que le cinéaste brise. Les convenances interdisaient au xviie siècle de faire la moindre allusion à la nuit de noces d’un jeune couple : « Elle épousa donc le jeune prince de Montpensier qui, peu de temps après, l’emmena à Champigny » (p. 21), écrit Mme de Lafayette. L’ellipse sur ce point est totale.

 Bertrand Tavernier a jugé impensable de la maintenir. Il s’est donc renseigné auprès d’historiens pour savoir comment une nuit de noces se déroulait dans les milieux aristocratiques. Celle-ci se passait sous la surveillance des familles. Pour qu’un mariage fût définitivement valide, il fallait en effet s’assurer d’une part que le mari n’était pas impuissant, d’autre part que la mariée était bien vierge. De là, les séquences que Tavernier introduit. Pour choquantes qu’elles paraissent aujourd’hui, elles n’en correspondent pas moins à une réalité de l’époque. Le cinéaste cherche ainsi moins à faire une adaptation cinématographique de la nouvelle qu’à saisir ce qui peut exister entre les lignes, dans les silences du texte.

AJOUTS ET MODIFICATIONS

 Le film procède enfin à plusieurs ajouts et modifications : le prologue en est inédit, une nouvelle princesse de Montpensier apparaît et l’épilogue est original.

 Un prologue inédit

 Le prologue est tout entier de l’invention du cinéaste. Le comte de Chabannes en est, dans les premières séquences, le personnage central. Huguenot, il s’y révèle un guerrier aussi redoutable que le prince de Montpensier chez les catholiques. Le meurtre d’une femme enceinte ébranle ses certitudes et le décide à ne plus jamais se battre, ni pour un camp ni pour un autre.

 Chez Mme de Lafayette, ses liens avec le prince sont exclusivement ceux de l’amitié (p. 22). Tavernier les approfondit et les justifie : Chabannes fut par le passé le précepteur de Montpensier. Aussi est-ce tout naturellement que celui-ci lui confiera l’éducation de sa jeune épouse. Chabannes devient de la sorte un personnage beaucoup plus complexe que dans la nouvelle.

 Une nouvelle princesse de Montpensier

 L’héroïne du film diffère grandement de celle de la nouvelle, même si toutes deux partagent les mêmes élans et les mêmes déceptions. Existent entre elles trois différences majeures.

 La première est la volonté, inexistante dans la nouvelle, de Marie d’apprendre à écrire. Elle témoigne ainsi de son désir de communiquer, de s’ouvrir au monde, condition indispensable à son émancipation future.

 La deuxième modification d’importance est qu’elle fait l’amour avec Guise. Chez Mme de Lafayette, sa passion demeure plato­nique. Pour Tavernier, il est au contraire impensable que l’attirance amoureuse des deux personnages ne se concrétise pas dans leur union physique. C’était sinon adopter le point de vue moralisateur de la romancière.

 La troisième grande modification est que Marie ne meurt pas à la fin du film.

 Un épilogue original

 Comme le prologue, l’épilogue est une création de Tavernier. Deux éléments essentiels le caractérisent.

 Le premier concerne les circonstances de la mort de Chabannes. Chez Mme de Lafayette, sa mort est sans signification particulière, Chabannes étant une victime, parmi beaucoup d’autres, du massacre de la Saint-Barthélemy. Dans le film, celui-ci a la possibilité de s’enfuir mais, apercevant une femme enceinte en grand danger, il se porte à son secours et meurt sous les coups des tueurs. Il rachète ainsi le meurtre qu’il commit et qui fut à l’origine de son évolution. Chabannes disparaît en héros tragique.

 L’autre caractéristique concerne Marie. Après avoir définitivement rompu avec son époux puis avec le duc de Guise, elle va se recueillir sur la tombe de Chabannes, le seul homme qui l’ait vraiment aimée et qui aurait mérité d’être aimé. Chez Mme de Lafayette, la princesse est punie d’avoir aimé, de ne pas avoir eu assez de « vertu » et de « prudence » (p. 64) pour résister aux élans de son cœur. Chez Tavernier, Marie finit par triompher, même si c’est douloureusement, des codes sociaux et moraux qui l’empêchaient d’être elle-même. Si elle perd l’amour, elle gagne en autonomie et en indépendance. Que va-t-elle devenir ? Le film s’achève sur une fin ouverte, qui laisse le spectateur libre de son jugement.