Edouard, personnage clé du roman

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Classe(s) : Tle L | Thème(s) : Gide : Les Faux-Monnayeurs, Journal des faux-monnayeurs (bac 2017-2018)
 

 Édouard, dont on ignore le patronyme, a trente-huit ans. Son rôle et sa place sont considérables. Gide le dépeint sous deux aspects différents : l’homme privé et l’écrivain connu. Il fait enfin de lui le protagoniste central de l’action : sans Édouard, point de Faux-Monnayeurs.

L’HOMME PRIVÉ

 Édouard est un homosexuel, plutôt généreux et sympathique, qui n’en commet pas moins des erreurs de jugement.

 Un homosexuel…

 Édouard est amoureux de son neveu Olivier pour qui il a éprouvé un véritable coup de foudre : « dès mon premier regard, ou plus exactement dès son premier regard, j’ai senti que ce regard s’emparait de moi et que je ne disposais plus de ma vie » (F.-M., 1re partie, XI, p. 96). Il ne pense qu’à Olivier (p. 89). « C’est par lui, c’est à travers lui que je sens et que je respire », note-t-il encore (3e partie, XII, p. 324). La pudeur, ses scrupules compte tenu de son âge (1re partie, XIII, p. 126), la crainte de mal interpréter les réactions d’Olivier ou de le brusquer le rendent maladroit (1re partie, IX) et créent entre eux des malentendus. L’aveu de sa passion n’en est que plus difficile. Édouard le retarde autant qu’il le peut. Ce sera en quelque sorte une parole inarticulée : Édouard pose sa main sur l’épaule d’Olivier lors du banquet des Argonautes (3e partie, VIII, p. 292). Il finit par l’installer chez lui. Avec Olivier, Édouard forme le seul couple heureux de tout le roman.

 … généreux et sympathique…

 Ses qualités humaines sont évidentes. Riche au point de ne pas avoir besoin de travailler, il n’en est que plus généreux : il prend par exemple en charge les frais d’hôtel de Laura et de Bernard en Suisse. Quand Bernard ne sait où loger, il lui ouvre aussitôt sa porte (3e partie, XIV, p. 337). Attentif et compatissant, il rend visite au vieux La Pérouse (1re partie, III ; 3e partie, III), à qui il ramène son petit-fils Boris. Auprès de Pauline, sa demi-sœur, il joue le rôle de confident (3e partie, VI) ; de médiateur entre Bernard et son père officiel, dont il favorise la réconciliation (3e partie, 14, p. 337) ; et d’éducateur auprès de Georges à qui il fait habilement comprendre les dangers d’écouler de la fausse monnaie (3e partie, XV, p. 346-351). Pour le narrateur, il est enfin celui qui est le mieux à même de favoriser l’épanouissement d’Olivier (2e partie, VII, p. 217). L’homme ne manque donc assurément pas de qualités.

 … commettant des erreurs

 Édouard n’incarne pourtant pas la perfection. Sur Bernard, il se trompe en le pensant plus idéaliste et moins réaliste qu’il ne l’est en réalité (2e partie, VI, p. 212). Certaines de ses actions sont troubles. Lors de la tentative de suicide d’Olivier, il n’ose appeler un médecin, ce qui aurait été logique, « craignant de s’exposer à une enquête » (3e partie, IX, p. 298) : par peur d’être soupçonné d’une tentative d’assassinat ou de détournement de mineur ? On ne sait. Après être tombé amoureux de Laura ou avoir laissé croire à celle-ci qu’il l’aimait (1re partie, VIII, p. 77), il l’incite à épouser Douviers. Même s’il reste son ami, il est indirectement responsable de son mariage résigné. Comment, enfin, Édouard qui a pu observer à Saas-Fée la fragilité psychique de Boris peut-il l’inscrire à la pension Azaïs-Vedel, dont il connaît fort bien la dureté des pensionnaires ? Édouard est indirectement là encore responsable de la mort de Boris.

L’ÉCRIVAIN CONNU

 En tant qu’écrivain, Édouard exerce une double activité : il est diariste et romancier. L’assimiler à Gide, lui aussi diariste et romancier, serait toutefois imprudent. Édouard est son faux double.

 Un diariste

 Est diariste la personne qui tient son journal intime. Édouard consigne dans le sien ses réflexions sur des sujets très divers : sur les gens qu’il rencontre, sur la passion amoureuse, sur ses propres réactions, sur son roman. Aussi son « Journal » occupe-t-il une place importante dans l’œuvre : dix-sept chapitres sur quarante-cinq en contiennent des extraits.

 Ce « Journal » possède toutefois une particularité rare chez un diariste. Daté (2, 5, 10, 13 novembre…), il n’est pas millésimé : il ne comporte aucune mention d’année. En l’absence de cette information, la datation perd une partie de son intérêt. Doit-on en conclure qu’Édouard ne songe pas à le publier ? Le lecteur n’en découvre en tout cas les premiers extraits que grâce à l’indiscrétion de Bernard, qui, après l’avoir volé, le lit en cachette.

 Un romancier

 De l’œuvre d’Édouard, on ne connaît quasiment rien, si ce n’est qu’« aucun de ses livres à lui n’a eu l’honneur de figurer aux bibliothèques des gares » (1re partie, VIII, p. 71). Moins connu que Passavant dont il méprise l’œuvre, il jouit tout de même d’une certaine notoriété. Avant même de le rencontrer à Saas-Fée, madame Sophroniska est l’une de ses lectrices (2e partie, II, p. 174). Si Sarah lui confie le carnet de son père, c’est, pense-t-elle, parce que « cela pourrait intéresser un romancier » (1re partie, XII, p. 113).

 On le voit en revanche travailler à son prochain roman, qu’il songe à intituler Les Faux-Monnayeurs (2e partie, III, p. 188). Il y réfléchit dans le train qui le ramène de Dieppe à Paris (1re partie, VIII, p. 78-79), il le rédige en Suisse (2e partie, II, p. 178) puis chez lui, à Passy, dans la proche banlieue de Paris, où il écrit « trente pages » « sans hésitation, sans ratures » (3e partie, XII, p. 322). Ce roman fictif qui s’insère dans le roman, avec le même titre, crée un effet de mise en abyme.

 Un faux double de Gide

 Voir en Édouard une projection de Gide est tentant. Les deux sont diaristes, romanciers et partagent souvent les mêmes idées sur le roman. « Je lui prête beaucoup de moi », reconnaît d’ailleurs Gide (J.F.-M., II, 1er novembre 1922, p. 67). Une différence capitale toutefois les sépare. Édouard ne publiera ni même n’achèvera jamais son roman. Laura doute qu’il n’écrive jamais son roman. Édouard admet cette hypothèse. Peu lui importe en effet. C’est que la genèse de son roman l’aura plus intéressé que le roman lui-même (F.-M., 2e partie, III, p. 186). Pour Gide, Édouard est certes intelligent et même fin, mais c’est un « raté » (J.F.-M., II, 1er novembre 1922, p. 67).

LE PROTAGONISTE CENTRAL

 Édouard est enfin celui qui confère à l’action, si dense et si complexe du roman, unité et cohérence. Il n’est pas seulement l’un des protagonistes du roman, il en est le protagoniste central dans la mesure où il entre en relation avec tous les autres personnages : par ses liens avec les Molinier, avec les Profitendieu, avec la pension Azaïs-Vedel.

 Par ses liens familiaux  et affectifs avec les Molinier

 Demi-frère de Pauline, mariée à Oscar Molinier, dont elle a trois enfants, Édouard est l’oncle de Georges, d’Olivier et de Vincent. Ce statut lui permet de rencontrer les uns et les autres ou d’être informé de ce qu’ils font. « J’ai souvent pensé, laissez-moi vous le dire, qu’à défaut de leur père, vous pourriez parler aux enfants », lui dit Pauline (F.-M., 3e partie, VI, p. 270). Édouard intervient ainsi auprès de Georges (3e partie, XV, p. 346-351). Parce qu’il est son beau-frère, Oscar lui confie des informations sur une instruction en cours, qu’il ne livrerait sans doute pas à une simple relation ou connaissance (3e partie, I, p. 227-228). L’amour d’Édouard pour Olivier l’incite encore plus à rester proche des Molinier : il déjeune chez eux, reçoit les confidences séparées de Pauline et d’Oscar (3e partie, I et VI). Ainsi se trouve-t-il au centre de ce premier réseau relationnel.

 Par ses liens amicaux  avec Bernard Profitendieu

 Par Olivier, Édouard fait la connaissance de Bernard Profitendieu, même si c’est de façon involontaire et fortuite. Ayant entendu dire d’Olivier qu’il irait chercher son oncle à la gare Saint-Lazare, Bernard s’y rend à son tour « sans intention précise, et sans autre désir que de retrouver son ami » (1re partie, X, p. 85). Les événements s’enchaînent ensuite rapidement et logiquement : Bernard ramasse le ticket de consigne qu’Édouard a perdu, récupère la valise de celui-ci, y découvre son journal intime, de l’argent, l’histoire de Laura, va trouver celle-ci à son hôtel, où bientôt se présente Édouard (1re partie, XIV, p. 128-132). C’est leur première rencontre, qui se place sous le signe d’un face-à-face entre voleur et volé.

 Bernard devient ensuite le secrétaire particulier d’Édouard et l’accompagne en Suisse. Édouard apprend ainsi le secret de famille des Profitendieu (l’adultère de l’épouse, la bâtardise de Bernard). Il reçoit la visite et les confidences du juge Profitendieu parce que, dit celui-ci, il est « le beau-frère du président Molinier » (3e partie, XII, p. 325). Le juge lui demandera de faire passer un message à son fils : « Ce que vous seul pouvez lui dire, c’est que je ne lui en veux pas » (p. 328). Le cercle Molinier conduit ainsi Édouard à être en relation avec les Profitendieu.

 Par ses liens amicaux et affectifs  avec la pension Azaïs-Vedel

 Dans le passé enfin, Édouard a pris pension « pendant deux ans » chez les Azaïs, tout occupé qu’il était alors de Laura Vedel pour laquelle il aurait « accepté les pires régimes pour le contentement de les supporter auprès d’elle » (1re partie, XII, p. 103). D’où ses liens non seulement avec Laura, mais avec ses parents ; avec Rachel, qui lui demandera son aide financière (3e partie, II, p. 236-237) ; avec le vieux La Pérouse, un ancien professeur de piano de la pension. Ses retrouvailles avec La Pérouse lui apprennent l’existence de Boris, qu’il s’engage à ramener près de son grand-père : voilà qui justifie sa rencontre avec madame Sophroniska, leurs conversations sur la psychanalyse (2e partie, II), sur ce que doit ou ne pas être un roman (2e partie, III). Le retour de Boris à Paris et son placement à la pension enclenchent le processus qui conduira l’enfant à se suicider. Si la pension constitue le lieu géométrique du roman, d’où presque tout part et y revient, Édouard se trouve au cœur de ce lieu géométrique. Il est celui qui évite l’éparpillement de l’action.