Hernani, « bandit » au noble cœur

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Classe(s) : Tle L | Thème(s) : Hugo, Hernani (bac 2019-2020)
 

 Héros du drame à qui il donne son titre, Hernani est un rebelle traqué, un héros maudit et un amant finalement heureux.

UN REBELLE TRAQUÉ

 L’existence que mène Hernani est celle d’un banni, d’un « misérable », animé d’une implacable soif de vengeance.

 Un banni

 Hernani est né en exil (IV, 4, v. 1728-1729). Son père ayant été assassiné par le père du roi don Carlos, sa famille a dû fuir. « Proscrit1 » à sa naissance, il le demeure vingt ans plus tard et risque de le rester à vie. Don Carlos lui déclare le « mettre au ban du royaume » et au « ban de l’empire », s’il est élu empereur du Saint-Empire romain germanique (II, 3, v. 608-611). Être mis au ban, c’est être déchu de ses droits et biens, vivre partout sous la menace permanente d’une arrestation et d’une dénonciation à la justice.

 Déclaré officiellement « sujet rebelle et traître » (II, 3, v. 606), Hernani est donc constamment pourchassé. Le duc d’Arcos reçoit l’ordre d’« exterminer la bande » et son « chef » qui sévissent en Aragon (I, 3, v. 360-368). Don Carlos l’avertit de ne jamais lui demander « ni grâce ni merci2 » : il ne lui accordera ni l’une ni l’autre (II, 3, v. 628). Défait militairement, Hernani ne se sauve que par miracle, en se déguisant en pèlerin (III, 2). Sa tête est mise à prix « mille écus » (III, 1, v. 811). La somme est considérable, propre à susciter des justiciers. Convaincu qu’il s’est réfugié chez don Ruy Gomez, le roi n’hésite pas à faire fouiller le palais de celui-ci : « Je veux sa tête », ordonne-t-il (III, 6, v. 1129).

 Un « pauvre misérable »

 Son existence est dans ces conditions des plus précaires. Lui-même détaille amèrement ce qu’il peut offrir à doña Sol : sa « montagne », son « bois », son « torrent », son « pain de proscrit », « la moitié/ Du lit vert et touffu que la forêt [lui] donne » (II, 4, v. 651-653), autrement dit rien. À cet inconfort matériel s’ajoutent la peur de l’arrestation et, tôt ou tard, la mort sur l’échafaud3. C’est une « dot4 de douleurs », qu’il apporte à doña Sol : « Tu pourras y choisir ou du sang ou des pleurs/ L’exil, les fers, la mort, l’effroi qui m’environne » (III, 4, v. 948-949).

 Avec ses compagnons, Hernani mène une existence de brigandage. Don Ruy Gomez le voit en « bandit » (I, 3, v. 361) ; don Carlos en « chef de bohémiens » (II, 3, v. 551). L’expression est péjorative et désignait alors un état d’extrême précarité.

 Un vengeur implacable

 Longtemps un seul mobile l’a guidé : venger son père assassiné. Lui, le fils de la victime, entend faire payer ce crime au fils de l’assassin : « Ma race en moi poursuit en toi ta race » (I, 4, v. 384), lance-t-il au roi. L’amour de don Carlos pour doña Sol lui fournit un second motif de haine :

Écoutez : votre père a fait mourir le mien, Je vous hais. Vous avez pris mon titre et mon bien, Je vous hais. Nous aimons tous deux la même femme, Je vous hais, je vous hais, – oui, je te hais dans l’âme (II, 3, v. 567-570).

 L’anaphore5 exprime toute la profondeur de cette haine, qui paraît sans remède possible. Elle se veut constante, acharnée, sanglante : « Ce que je veux de toi, ce n’est point faveurs vaines,/ C’est l’âme de ton corps, c’est le sang de tes veines » (I, 4, v. 403-404).

UN HÉROS MAUDIT

 Ce vengeur ne donne pourtant pas de lui-même une image exaltante. Il se voit en semeur de malheurs. Suicidaire, il se dit victime d’une implacable fatalité.

 Un semeur de malheurs

 Hernani vit au milieu de difficultés et de drames, qui sont de deux ordres : il y a ceux qu’il subit et ceux qu’il fait ou risque de faire subir aux autres.

 Il a conscience de ne rencontrer que des obstacles sur sa route. Amoureux de doña Sol, il affronte deux rivaux (le roi et don Ruy Gomez) qui lui disputent la femme qu’il aime. Rebelle, il est militairement défait. Conspirateur, il est arrêté. À l’exception lumineuse de l’amour que lui porte doña Sol, l’homme court d’échec en échec.

 Lui-même se voit en agent de désolation et de mort : « Oh ! je porte malheur à tout ce qui m’entoure ! » (III, 4, v. 974). Et encore : « Tout se brise, tout meurt. Malheur à qui me touche ! » (v. 1002).

 Même avec doña Sol, le bonheur lui semble impossible : « Mauvais, je noircirais tes jours avec mes nuits », lui dit-il (III, 4, v. 940). Ses fidèles compagnons, il les a envoyés à la mort en leur faisant combattre les soldats du roi : « Voilà ce que je fais de tout ce qui m’épouse » (v. 981), conclut-il amèrement. Même sans le vouloir, il ne provoque que des catastrophes.

 Un suicidaire

 Aussi le désespoir le saisit-il : « Tout ce qui n’est pas moi vaut mieux que moi » (III, 4, v. 984). Hernani éprouve à plusieurs reprises la tentation du suicide. Quand, par exemple, sonne le tocsin, que les soldats le recherchent et que doña Sol le supplie de s’enfuir, il se couche sur un banc : « Rendormons-nous », dit-il (II, 4, v. 702). Il provoque les valets de don Ruy Gomez en leur disant qui il est, que sa tête est mise à prix, qu’il ne se défendra pas contre celui qui voudrait l’arrêter (III, 3, v. 859-882) : « Livrez-moi ! vendez-moi ! » (v. 872). C’est pour le moins jouer avec le feu. Don Ruy Gomez qui n’est pas « sûr de tous [s]es gens (v. 870) en éprouve quelque inquiétude. Hernani ne dévoile enfin sa véritable identité que pour rejoindre le groupe des conspirateurs condamnés à mort, du moins le pense-t-il à ce moment-là (IV, 4, v. 1730-1740). Le désir d’en finir est chez lui récurrent.

 Une victime de la fatalité

 Hernani se présente par ailleurs comme le jouet de puissances occultes. Il est un « agent aveugle et sourd de mystères funèbres !/ Une âme de malheur faite avec des ténèbres ! » (III, 4, v. 993-994).

 Lui-même ne sait pas vraiment qui il est. « Je suis une force qui va » (v. 992), constate-t-il, comme si cette « force » le privait de toute autonomie, le réduisait à n’être qu’une mécanique. Celle-ci est en outre mystérieuse. « Une voix me dit : Marche ! et l’abîme est profond » (v. 999). Mais d’où vient cette « voix » ? De qui émane-t-elle ? Hernani l’ignore. Cette « voix » le pousse à descendre toujours plus bas vers un fond « rouge », « de flamme et de sang » (v. 1000), à s’acheminer toujours plus vite vers son anéantissement.

 Quand enfin le pardon impérial lui fait entrevoir le bonheur, la fatalité le rattrape. Don Ruy Gomez le somme de tenir sa promesse de se tuer en paiement de la dette d’honneur qu’il a contractée envers lui (III, 7, v. 1255-1256). La clémence de ­l’empereur fait taire la haine qu’il vouait au roi (IV, 4, v. 1788). Son mariage avec doña Sol lui faisait oublier la promesse de venger son père. Avec la sonnerie du cor, c’est tout son passé qui revient. Hernani ne s’y trompe d’ailleurs pas, qui s’exclame : « Mon père, tu te venges/ Sur moi qui t’oubliais » (V, 6, v. 2135-2136). Tout se passe comme si « avec ce nom fatal » d’Hernani, il n’en n’avait jamais « fini » (V, 3, v. 1990).

UN AMANT FINALEMENT HEUREUX

 Conscient d’être à part, Hernani s’accepte progressivement tel qu’il est et trouve dans les bras de doña Sol une mort heureuse.

 Le sentiment d’être à part

 Hernani se sait différent des autres hommes : non parce qu’il serait un être exceptionnel, un héros accomplissant des exploits, mais par impossibilité d’être comme tout le monde. À doña Sol, il explique :

[…] Tu me crois peut-être Un homme comme sont tous les autres, un être Intelligent, qui court droit au but qu’il rêva. Détrompe-toi (III, 4, v. 989-992).

 De cette singularité d’Hernani, doña Sol fait d’ailleurs un argument pour le défendre contre le roi : « Et quand vous avez tout, voudrez-vous, vous, le roi,/ Me prendre, pauvre fille, à lui qui n’a que moi ? » (II, 2, v. 535-536).

 Une acceptation progressive de soi

 Longtemps le sentiment de sa différence a nourri son incompréhension et sa révolte : pourquoi était-il aussi singulier ? Peu à peu Hernani finit pourtant par s’admettre tel qu’il est. Redevenu Jean d’Aragon, il assume la promesse qu’il fit quand il n’était qu’un « bandit » : celle de se suicider dès lors qu’il entendrait don Ruy Gomez sonner du cor. « Il a ma parole, et je dois la tenir » ­(V, 6, v. 2102). À doña Sol qui le supplie d’oublier son serment, il lui répond :

Veux-tu me voir faussaire, et félon6, et parjure ? Veux-tu que partout j’aille avec la trahison Écrite sur le front ? (V, 6, v. 2120-2122).

 Hernani s’affirme fidèle à lui-même. Quand, un très bref instant, don Ruy Gomez « fait quelques pas pour sortir » (didascalie du vers 2119) et paraît donc renoncer à sa vengeance, c’est lui qui le retient. Acculé à la mort, Hernani décide d’assumer son destin.

 Une mort heureuse

 Les terribles douleurs que provoque le poison chez doña Sol (V, 6, v. 2136-2140) épargnent Hernani, comme si doña Sol prenait sur elle sa part de souffrances. Son agonie dans les bras de la femme aimée l’apaise. Leur suicide forme leur couple plus sûrement que ne l’a fait la cérémonie du mariage (V, 1). Tous deux « s’embrassent » (didascalie après le vers 2154). Voilà leur « nuit de noces commencée » (v. 2147). Hernani qui se plaignait de la fatalité pesant sur lui, bénit « le ciel » qui lui a « fait une vie/ D’abîmes entourée et de spectres suivie » mais qui lui permet de s’endormir la bouche sur la main de celle qu’il aime (V, 6, v. 2155-2158). Tout comme doña Sol, Hernani meurt heureux. Jeune, beau, maudit et trouvant paradoxalement dans la mort le bonheur qui s’était refusé à lui, il incarne le héros romantique par excellence.

 

 

1. Banni.

2. Pitié.

3. Mort sur l’échafaud par décapitation.

4. Une dot consistait dans les biens qu’une femme apportait à son mariage. Hernani en retourne la signification : il n’a que misère à offrir.

5. Figure de style consistant dans la répétition d’un mot ou d’un groupe de mots en début de phrases ou de vers.

6. Traître, déloyal.