L'accueil du roman : de la critique à la réhabilitation

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Classe(s) : Tle L | Thème(s) : Gide : Les Faux-Monnayeurs, Journal des faux-monnayeurs (bac 2017-2018)
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&nbsp Son manuscrit sitôt remis à son éditeur, Gide part en voyage, au Congo et au Tchad. Son éloignement de Paris ne l&rsquo empêche toutefois pas de se tenir informé des réactions que suscite son roman. Elles sont globalement très négatives. Gide s&rsquo y attendait d&rsquo ailleurs, convaincu que la réhabilitation viendrait plus tard.

DES RÉACTIONS NÉGATIVES

&nbsp Les Faux-Monnayeurs font l&rsquo objet de trois principaux griefs&nbsp : c&rsquo est un roman techniquement raté, trop savamment construit pour émouvoir et profondément immoral.

&nbsp Un roman techniquement raté

&nbsp L&rsquo œuvre déconcerte car on ne sait précisément en quoi consiste son sujet. Les uns parlent d&rsquo &laquo &nbsp un manque d&rsquo unité et d&rsquo homogénéité1&nbsp &raquo . D&rsquo autres trouvent que les personnages manquent de vie. Tous estiment que ce n&rsquo est pas un roman, mais bien plutôt une sorte de traité sur l&rsquo art du roman. L&rsquo accueil n&rsquo est pas meilleur en Belgique où Robert Marin dit comprendre &laquo &nbsp le ton funèbre de la critique à l&rsquo égard de ce livre2&nbsp &raquo . En Angleterre, où le livre a été traduit dès 1927, on parle d&rsquo une expérience mais d&rsquo une expérience ratée3.

&nbsp Un roman trop savamment construit

&nbsp Paradoxalement, les détracteurs de Gide lui reprochent aussi de s&rsquo être montré trop habile ou trop subtil. Le roman n&rsquo en paraît que plus froid, suscitant peu l&rsquo émotion et enflammant encore moins l&rsquo imagination. Marcel Arland qui collabore par ailleurs à la N.R.F. écrit ainsi&nbsp : &laquo &nbsp On a dit que Les Faux-Monnayeurs n&rsquo étaient pas un roman, et je le crois aussi&nbsp ce n&rsquo est pas que Gide y ait mis trop d&rsquo intelligence, mais cette intelligence, il n&rsquo a pas su la cacher. Ses personnages ne sont ni invraisemblables ni dénués de vie, pourtant, le livre fermé, aucun d&rsquo eux ne reste vivant dans notre&nbsp esprit4.&nbsp &raquo

&nbsp Un roman profondément &laquo &nbsp immoral&nbsp &raquo

&nbsp Le dernier grief n&rsquo est plus d&rsquo ordre esthétique (littéraire) mais éthique (moral). L&rsquo homosexualité de certains personnages, parmi les principaux, heurte d&rsquo autant plus que Les Faux-Monnayeurs viennent après L&rsquo Immoraliste (1902) et Corydon (1924) qui déjà traitaient du même sujet. Paul Souday estime que &laquo &nbsp vraiment cela devient insupportable5&nbsp &raquo . André Billy juge qu&rsquo il s&rsquo agit d&rsquo &laquo &nbsp un livre haïssable&nbsp &raquo et d&rsquo une &laquo &nbsp œuvre profondément immorale6&nbsp &raquo . Ce grief sera repris par les milieux catholiques de l&rsquo époque. En 1952, le Vatican mettra le roman de Gide à l&rsquo Index7.

GIDE FACE AUX CRITIQUES

&nbsp Face à ces critiques, Gide réagit de deux façons différentes&nbsp : d&rsquo une part, il comprend en quelque sorte l&rsquo incompréhension à laquelle se heurte son roman, trop novateur pour être immédiatement apprécié&nbsp d&rsquo autre part il s&rsquo en remet à la postérité.

&nbsp Une compréhension résignée

&nbsp Dans son Journal en date du 5&nbsp mars 1927, Gide écrit&nbsp : &laquo &nbsp Ils s&rsquo obstinent à voir dans Les Faux-Monnayeurs un livre manqué. On disait la même chose de L&rsquo Éducation sentimentale de Flaubert et des Possédés de Dostoïevsky. [&hellip ] Avant vingt ans l&rsquo on reconnaîtra que ce que l&rsquo on reproche à mon livre, ce sont précisément ses qualités.&nbsp &raquo Gide se sait novateur et comme tout novateur il s&rsquo attend à ne pas être immédiatement compris.

&nbsp Dès 1919, soit six ans avant la parution des Faux-Monnayeurs, il notait déjà&nbsp : &laquo &nbsp Actuel, à vrai dire je ne cherche pas à l&rsquo être, et, me laissant aller à moi-même, c&rsquo est plutôt futur que je serais&nbsp &raquo (J.F.-M.,&nbsp I, 19&nbsp juin, p.&nbsp 17).

&nbsp Une confiance dans le jugement &nbsp de la postérité

&nbsp Un malentendu s&rsquo instaure ainsi entre lui et ses censeurs. Tous conviennent que Les Faux-Monnayeurs ne ressemble à rien de connu. Mais ce que ses détracteurs tiennent pour un défaut, Gide le tient pour une qualité. C&rsquo est pourquoi il use d&rsquo une image qu&rsquo il emprunte au vocabulaire judiciaire&nbsp : &laquo &nbsp Depuis longtemps, je ne prétends gagner mon procès qu&rsquo en appel&nbsp &raquo (J.F.-M., II, 7&nbsp décembre 1921, p.&nbsp 47) &ndash c&rsquo est-à-dire plus tard et après réexamen de son&nbsp œuvre.

LA RÉHABILITATION

&nbsp De fait, si jusqu&rsquo à la Seconde Guerre mondiale, les réactions restent globalement négatives et les ventes du roman faibles, tout change à partir des années 1945. Les Faux-Monnayeurs connaissent alors un succès mondial et sont reconnus comme un roman profondément novateur.

&nbsp Un roman mondialement connu

&nbsp On ne compte plus aujourd&rsquo hui les rééditions des Faux-Monnayeurs tant elles sont nombreuses. Dès 1949, ils sont traduits dans dix-neuf langues, dont le japonais, et depuis, dans une trentaine. En 1988, ils figurent parmi les dix romans français les plus importants, à côté de La Comédie humaine de Balzac, de Madame Bovary de Flaubert, du Rouge et le Noir de Stendhal ou d&rsquo À la recherche du temps perdu de Proust (selon Pierre Boncenne et sa Bibliothèque idéale). Le réalisateur Benoît Jacquot l&rsquo adapte pour le grand écran en 2011 (DVD en 2012).

&nbsp Dédié à &laquo &nbsp ceux que les questions de métier intéressent&nbsp &raquo , le Journal des faux-monnayeurs connaît évidemment une diffusion plus restreinte. Le roman conduit le lecteur curieux à le lire et celui-ci, une fois lu, incite à relire le roman, comme Gide l&rsquo avait en quelque sorte prévu&nbsp : &laquo &nbsp Je n&rsquo écris que pour être relu&nbsp &raquo (J.F.-M., I, 7&nbsp décembre 1921, p.&nbsp 47).

&nbsp Un roman reconnu comme profondément &nbsp novateur

&nbsp Ce retournement de fortune s&rsquo explique par la prise de conscience progressive que Les Faux-Monnayeurs constituent une évolution majeure dans l&rsquo histoire du genre romanesque. Ils détruisent l&rsquo illusion romanesque qui consistait jusqu&rsquo alors à faire croire à la véracité du roman réaliste. Ils redéfinissent les modalités de l&rsquo écriture romanesque. Qui en est le narrateur&nbsp ? Selon quel point de vue, les faits et les personnages sont-ils perçus ou décrits&nbsp ? Et selon quelles techniques narratives&nbsp ? Gide brouille les frontières entre le réel et l&rsquo imaginaire, entre la réalité et la fiction. Il contraint à se poser une question simple en apparence mais redoutable&nbsp : qu&rsquo est-ce que le roman&nbsp ? Le lecteur voit quant à lui son statut et son rôle modifiés, bouleversés. Il cesse d&rsquo être passif pour presque devenir un coauteur.&nbsp Avec Les Faux-Monnayeurs, Gide ouvre la voie au roman moderne des années 1960, qui s&rsquo est interrogé sur ses propres fondements8.

NOTES

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1. John Carpentier, Mercure de France, avril&nbsp 1926.

2. Sélection, 1926, n&deg &nbsp 2.

3. &laquo &nbsp The Counterfeiters is an experiment [&hellip ] an experiment that fails&nbsp &raquo , Gerald Gould, The Observer, 25&nbsp mars 1928.

4. Les Feuilles libres, février&nbsp 1926.

5. Le Temps, 4&nbsp février 1926.

6. L&rsquo Œuvre, 16&nbsp février 1926.

7. L&rsquo Index du Vatican établissait la liste des œuvres dont la lecture était fortement déconseillée, voire interdite aux croyants. Cet Index sera supprimé en 1966.

8. Notamment le Nouveau roman avec Alain Robbe-Grillet, Claude Simon ou Nathalie Sarraute, même si aucun d&rsquo eux ne s&rsquo est revendiqué de Gide.