L’existence et le temps

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Classe(s) : Tle L | Thème(s) : L'existence et le temps

1 Essence et existence

Essence et définition

  • Bien que le terme « existence » soit utilisé depuis saint Thomas (qui forme « existentia » sur le verbe existere : sortir de, se montrer), la réflexion sur ce qu’il désigne est récente. La tradition philosophique a plutôt été attentive à l’essence, parce qu’elle s’intéressait davantage à la nature des choses (ce qu’elles sont) et à leur définition générale qu’au simple fait qu’elles sont, qui semblait aller de soi. Dire qu’un objet existe, c’est apparemment se contenter de répéter qu’il est (tautologie), et cela n’implique pas que l’on soit capable de repérer sa nature.
  • L’essence totalise les qualités qui, par définition, doivent appartenir à un existant. Elle constitue donc une nature éternelle et universelle. Si j’affirme que, par essence ou définition, l’homme est un animal raisonnable, j’évoque les caractères obligatoires de tout homme possible.

Antériorité de l’essence sur l’existence ?

Platon trouve dans l’essence ce qui échappe aux changements, et paraît doté d’une réalité sans rapport avec la simple présence (ou existence) matérielle : l’essence d’une figure géométrique demeure inchangée même si personne ne la dessine. D’où le privilège accordé au monde « intelligible » (constitué des essences ou « Idées ») sur le monde « sensible », où tout se dégrade. Lorsque la pensée chrétienne affirme ensuite que l’homme a été créé par Dieu, cela suppose que l’existence d’un individu singulier ne peut constituer qu’une illustration particulière de l’essence de l’homme en général, tel que Dieu l’a défini.

2 L’existence est indémontrable

L’existence ou sa possibilité ?

  • L’essence de Dieu, défini comme être parfait, inclut nécessairement son existence. C’est du moins ce qu’affirme l’argument ontologique de Descartes. Ce qui suppose que l’existence relève d’un traitement logique, et qu’il y a continuité ou dérivation entre un concept et l’existence de ce qu’il désigne.
  • Mais Kant a montré que l’existence ne peut être affirmée au terme d’une simple analyse a priori, quel que soit le concept analysé. L’analyse confirme bien que l’objet défini dans le concept est conforme aux conditions générales de possibilité de n’importe quel objet : lorsque je conçois un veau à trois pattes, je prévois, dans son concept, ses conditions de manifestation empirique (comme phénomène s’inscrivant dans l’espace et dans le temps). Mais je ne peux affirmer qu’un veau à trois pattes existe que si j’en fais l’expérience, c’est-à-dire le constat. Ainsi, loin d’être déductible a priori, l’existence, pour être affirmée, dépend d’une synthèse a posteriori (et en conséquence, l’existence de Dieu, pour Kant, n’est pas démontrable).

3 Existence et absurde

Existence et contingence

  • Si elle échappe ainsi à une approche strictement logique, l’existence introduit une faille dans les philosophies qui proposent une réduction du monde à un système rigoureusement conceptuel. À Hegel dont le système prétend tout comprendre, et même tout prévoir, Kierkegaard peut rétorquer qu’il a tout prévu, sauf lui (comme existence subjective, défiant le jeu de la dialectique).
  • Les philosophies existentielles ou existentialistes affirment ainsi que c’est bien de l’existence elle-même, de son énigmatique contingence, que doit se soucier la réflexion – et non des essences ou définitions a priori. Heidegger montre ainsi que le Dasein (l’être-là) de l’homme implique une relation immédiate au monde et à la temporalité, d’où peut naître l’angoisse.

Exister, c’est choisir le sens par l’action

  • Lorsque Sartre souligne ensuite que, pour l’homme, « l’existence précède l’essence », cela indique qu’aucun absolu ne peut définir l’homme ou orienter sa conduite. Exister et être libre sont dès lors synonymes, mais l’existence elle-même est d’abord « absurde », dénuée de sens, puisqu’aucune transcendance ne la justifie. De plus, la liberté à laquelle je suis « condamné » s’accompagne d’une immense responsabilité puisqu’à travers chacun de mes choix, je manifeste une conception de l’humanité en général. Dès lors peuvent surgir incompréhensions, conflits ou accusations (de la part des autres, tentés de figer dans une définition mon « pour soi », qui désigne au contraire ma liberté toujours ouverte).
  • Ce versant tragique de la pensée existentielle est toutefois tempéré par un fait fondamental : c’est l’homme lui-même qui, en choisissant sa conduite, donne sens à sa propre existence. « L’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait » (Sartre). L’absurdité initiale (symbolisée chez Camus par Sisyphe, qui s’obstine à remonter inlassablement vers un sommet le rocher qui en retombe aussitôt) peut être interprétée comme ouvrant un espace aux pratiques humaines, seules capables d’y tracer des significations. Dès lors, c’est en réalisant mon projet que je peux donner du sens à cette dernière.

4 L’impuissance face au temps

La mort et l’irréversibilité du temps

  • Le langage ordinaire nous en avertit : nous sommes soumis au temps, qui nous emporte. Nous vivons dans le temps, mais cela signifie d’abord notre incapacité à nous en extraire, à lui échapper. Nous savons que l’écoulement du temps n’a pour horizon que la certitude de la mort.
  • Lorsqu’on fait du temps la marque de notre impuissance, on souligne aussi l’impossibilité de le transformer. Sans doute disposons nous d’une mémoire qui nous autorise à ne pas limiter notre existence au seul « présent », mais elle ne signifie aucune capacité à « remonter » réellement le temps : le temps est irréversible.

Désir d’éternité et finitude

  • L’horizon de la mort, le caractère temporaire de toute présence ont suscité depuis longtemps un « désir d’éternité ». Au sens propre, l’éternité désigne la plénitude d’une présence inlassablement semblable à elle-même, la possibilité d’une réalité ontologique sans faille. Pour Platon, le temps se définit comme « image mobile de l’éternité », ce qui souligne sa double dégradation.
  • En comparant le temps tel qu’il nous traverse et l’éternité de Dieu, saint Augustin insiste sur la finitude de l’homme : des trois aspects du temps, aucun ne correspond, si peu que ce soit, à une présence. Le passé n’est plus, le futur n’est pas encore, et le présent n’est rien de plus que le point où le futur se transforme en passé. Le temps n’est ainsi composé que de trois versions du néant.

5 Conceptions du temps

Linéarité ou circularité ?

Le christianisme nous a habitués à concevoir le temps comme orienté : la Création en marque le début, et il se déploie ensuite selon un axe orienté (la « flèche du temps »). à cette linéarité s’oppose un temps cyclique. Celui-ci fut admis dans la culture aztèque, où il est symbolisé par un serpent se mordant la queue. Chez Platon : c’est la « Grande année », qui désigne le retour à un état antérieur - aucune dégradation n’est donc définitive, puisqu’elle ne correspond qu’à un cycle.

Le temps comme cadre a priori de l’expérience ?

Pour Kant, le temps est, comme l’espace, le cadre a priori de toute expérience possible, et donc une condition de notre connaissance : tout phénomène m’apparaît immédiatement comme avant, pendant, ou après un autre. L’idée du temps ne peut donc être construite par une accumulation d’expériences partielles, c’est au contraire l’expérience qui s’inscrit dans un temps préalablement constitué. Cette conception classique ne correspond qu’à un état historique des connaissances : la relativité multiplie les temps (comme les espaces) possibles.

Temps et durée

Bergson oppose un temps objectivé – celui de la science, découpé en fragments quantifiables – à ce qui, dans la conscience, constitue la durée. Cette dernière est un flux ininterrompu dans lequel il est impossible de repérer des moments successifs ; elle s’apprécie intimement par des caractères qualitatifs.

6 Diversité des temporalités vécues

Le vécu individuel de la temporalité

  • Contrairement à ce que suggère la flèche du temps − la succession : passé, présent, futur −, c’est le futur qui est prioritaire pour déterminer la conscience du temps. Sous la forme du projet, qui oriente l’action et la pensée, et donne sens au passé (à l’acquis) pour constituer le « présent ». Car le temps est aussi la dimension selon laquelle l’homme déploie son activité pour faire œuvre.
  • L’homme, bien que soumis au temps, y jouit d’une liberté, qui s’indique dans la façon dont il l’utilise. Chacun fait l’expérience d’un temps qui passe plus ou moins vite. Le plaisir vécu fait qu’« on ne sent pas le temps passer » ; l’attente « rend le temps long », parce que l’existence y est de moindre intérêt.

L’appropriation collective du temps

  • Une réflexion sur les pratiques collectives du temps montre la même hétérogénéité. Les mesures du temps changent avec l’évolution des techniques, et en fonction des besoins : le temps du travail obéit à des rythmes différents selon qu’il est apprécié dans l’Antiquité, au Moyen Âge ou à l’époque contemporaine.
  • On constate ainsi que nous vivons parmi des temps hétérogènes : au rythme intime se superpose le temps des occupations sociales, ou celui de la science, ou celui d’un record à battre, ou celui des loisirs, etc. Le temps n’est donc pas un absolu, et l’homme se l’approprie pour le vivre et le mettre à profit selon des modalités très variées.