La culture

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Classe(s) : Tle ES - Tle L - Tle S | Thème(s) : La culture

1 La culture, négation de la nature

La culture invente un ordre

  • Le terme « culture » est ambigu : au sens ordinaire (et scolaire), il désigne l’acquisition de connaissances portant sur les arts, la littérature, la musique, etc., ou les lieux où peuvent s’acquérir et se développer de telles connaissances – musées, bibliothèques, salles de cinéma ou de concert.
  • Dans son acception anthropologique et philosophique, le mot « culture » a un sens beaucoup plus vaste : il englobe toutes les activités humaines qui s’écartent des déterminismes simplement naturels. Dans cette optique, la culture prend son essor dès que l’être humain entreprend un acte qui ne lui est pas imposé par les lois naturelles, qu’il s’agisse de l’aménagement initial de son habitat, du mode de cuisson de ses aliments, de ses parures ou de ses manières de s’asseoir.
  • Pour distinguer le déterminisme à l’œuvre dans la nature de ce à quoi nous habitue la culture, on oppose les lois de la nature et les règles de la culture : les lois sont universelles, les règles sont relatives à une (ou plusieurs) culture. Il est cependant peu vraisemblable qu’une telle notion de lois naturelles se manifeste dans la conscience première de l’homme, qui perçoit plutôt, dans la nature, le déferlement d’une violence ou la présence permanente d’un chaos incontrôlable, contre laquelle les différents interdits mettent en place un ordre : à la nature, d’abord synonyme de désordre latent et toujours menaçant, s’oppose l’ordre de la culture.

L’interdit de l’inceste...

L’anthropologie contemporaine (Claude Lévi-Strauss) considère que l’élément inaugural de la culture est la prohibition de l’inceste, qui interdit les relations sexuelles avec les personnes considérées comme parentes (dans la société occidentale, il y aurait inceste en cas de relations sexuelles avec les ascendants, les descendants, les frères et sœurs, mais guère au-delà, alors que dans certaines sociétés traditionnelles, c’est l’ensemble du groupe, le clan, qui se trouve de la sorte interdit). Il est peu vraisemblable que cette prohibition résulte d’une crainte relative à l’apparition de prétendues « tares » biologiques (dont on n’arrive d’ailleurs pas à prouver l’existence, et qui ne se manifestent guère chez les animaux), car on imagine mal l’humanité initiale se préoccupant de sa santé biologique… Cette prohibition témoigne donc en fait d’une « volonté » de se distinguer de l’ordre naturel (et de l’animalité première) : l’interdit diffère la satisfaction sexuelle immédiate, alors même que cette satisfaction serait facilement obtenue avec un(e) partenaire proche.

... et ses conséquences

Mais l’interdit fait courir à un groupe restreint le risque de ne pouvoir se reproduire biologiquement : ainsi se formerait, chez l’homme seul, la conscience de la mort, s’accompagnant de rituels variés (enfouissement, momification ou pratiques anthropophagiques qui, loin d’être des indices de « barbarie » initiale, sont à considérer comme éminemment culturelles) ayant pour objet de ne pas abandonner le cadavre à sa décomposition naturelle. Il semble en effet que la mort d’un individu soit d’abord apparue comme l’effet d’une violence encore naturelle, dont il convient d’éviter la propagation en intégrant le cadavre dans une démarche culturelle (c’est l’interprétation qu’en donne Georges Bataille dans L’Érotisme). Pour se reproduire, il est nécessaire de trouver une épouse en dehors du groupe d’origine (principe d’exogamie). La circulation des épouses constitue une forme fondamentale de l’échange entre les sociétés – et s’accompagne d’échanges de messages et d’échanges de biens (la dot échange une épouse contre certaines richesses destinées, par un échange ultérieur, à équilibrer la « perte » d’une femme dans le groupe).

2 L’homme inachevé

L’inné et l’acquis

  • Comparée aux espèces animales, l’espèce humaine paraît inachevée. L’animal naît avec des instincts qui « programment » ses réponses vitales. Il n’existe rien de tel chez l’homme (pas même l’instinct « maternel », qui varie socialement et historiquement) : c’est parce qu’il n’y a en lui pratiquement rien d’inné ou de « naturel », que tout devra être acquis, c’est-à-dire culturel, et venir des autres.
  • Cette absence de caractères innés limite l’hérédité au seul domaine biologique : tout le reste est transmis par un héritage culturel. Le donné biologique est lui-même transformé : tatouages, scarifications, déformations des membres témoignent de l’appropriation du corps par la culture (ainsi Claude Lévi-Strauss rapporte que, parce que son visage n’était pas tatoué, on eut d’abord du mal à le considérer comme « humain » dans une société amazonienne). Cette appropriation détermine les usages du corps : manières de s’asseoir ou de courir, façons de dormir, règles de la pudeur.

Importance de l’environnement culturel

Le comportement, la dimension psychologique ou intellectuelle, se forment en fonction du milieu culturel (global et familial) : l’anthropologie culturelle (travaux de A. Kardiner et M. Mead) montre que tout groupe fournit à ses membres une « personnalité de base » rassemblant des valeurs élémentaires (ce qui est mangeable, confortable, convenable ou non). Puisque l’individu, à sa naissance, ne dispose d’aucun comportement obligatoire, il est soumis à des influences multiples qui élaborent ses capacités intellectuelles ou affectives, et ce qui sera sa personnalité. Si, au cours de ses premières années, il se développe à l’écart de tout environnement culturel, il ne manifeste ensuite aucun des caractères que l’on attend de l’humanité. C’est ce que montrent les cas d’isolement, c’est-à-dire les « enfants sauvages » : élevés par des animaux qui les ont enlevés ou recueillis après leur abandon, ils se déplacent comme leurs « parents » adoptifs, sont, comme eux, exclusivement carnivores ou herbivores (alors que l’homme est omnivore), se montrent indifférents aux variations de la température, car leur peau s’est épaissie. Ils ne parlent pas (et sont, pour peu qu’on les récupère trop tard, c’est-à-dire après quatre ans, incapables d’acquérir un langage), n’expriment aucune affectivité, ne savent ni rire ni sourire (Rabelais avait donc raison d’affirmer que « rire est le propre de l’homme »).

3 Limites du relativisme culturel

L’ethnocentrisme et ses conséquences

  • L’appartenance à une culture produit chez l’individu un ethnocentrisme, qui considère comme exclusives les valeurs de son groupe. Pour les Grecs de l’Antiquité, les autres hommes ne sont que des barbares, humanité « inférieure », trop peu distincte de l’animalité (à en croire Aristote, l’esclavage les « humanise » un peu, en les plaçant au contact de la culture grecque). L’Europe a durablement perçu les cultures non européennes comme inférieures – synonymes de « sauvagerie » (vie dans la forêt), puisque ne rassemblant que des non-blancs, non rationnels, non chrétiens, etc., et il n’y eut guère que Montaigne pour suggérer que les mœurs des « cannibales » n’étaient pas plus étonnantes que les nôtres. Le mythe du « bon sauvage » n’aura constitué, au xviiie siècle, que l’inversion de l’incompréhension de la « sauvagerie » : il sert à critiquer les défauts de l’Europe, mais ne se préoccupe guère de la vie réelle des « primitifs » – qui apparaissent par exemple comme dotés, sinon d’une âme dont rien ne garantit l’existence, d’un esprit assez « enfantin », tandis qu’ils semblent échapper miraculeusement à la nécessité de travailler…
  • Ces négations de la diversité culturelle impliquent la survalorisation d’une prétendue définition de ce que « doit » être l’humanité « normale ». Elles se rencontrent dans à peu près toutes les sociétés (les mythologies indiennes d’Amérique du Nord font par exemple de l’homme à peau cuivrée le modèle de l’humanité réussie), mais l’ethnocentrisme a pu prendre en Occident un aspect particulièrement agressif, en raison des avancées techniques, économiques et militaires qui y ont eu lieu. Il détermine alors la volonté de transformer (par le baptême, l’esclavage ou la colonisation) les autres cultures pour les rendre conformes au modèle admis, quand ce n’est pas la volonté de les annuler (on aboutit alors à ce que l’on nomme ethnocide).

La réaction relativiste et ses risques

  • Au xxe siècle, la connaissance ethnologique se délivre enfin d’un évolutionnisme qui jusqu’alors considérait trop facilement que les sociétés « primitives » offraient un état de l’humanité « antérieur » à la culture grecque et à sa descendance européenne. On reconnaît que le projet même de hiérarchiser les cultures ne peut s’appuyer sur aucun critère acceptable, puisque ce qui semble prioritaire dans l’une (le développement de la connaissance scientifique) ne le sera pas dans une autre, où l’on privilégie par exemple, l’équilibre avec l’environnement. De plus, les soubresauts de l’histoire ont montré combien la définition close, toujours arbitraire, d’un « type humain » ou d’une culture pouvait avoir des conséquences meurtrières. Ainsi peut s’effectuer une reconnaissance de la diversité culturelle. Mais faut-il admettre dès lors que « tout est culturel » et que « tout se vaut » ?
  • Ce relativisme en viendrait à supporter, ou à s’interdire de déplorer, des comportements incompatibles avec le respect de la personne humaine et de son intégrité – que l’on est en droit d’affirmer comme une exigence morale universelle, même si elle n’est pas encore conçue comme telle, et respectée, partout.
  • On ne peut en même temps critiquer la traite des esclaves telle que l’Europe et les États-Unis l’ont pratiquée, et admettre le maintien d’attitudes qui bafouent quotidiennement la dignité de l’être humain (excision, condition soumise des femmes, travail ou prostitution des enfants, etc.). C’est au contraire parce que l’homme est bien un être de culture que ne sont respectables que les éléments culturels qui donnent à chaque être humain la possibilité de se réaliser pleinement.