La genèse des Faux-Monnayeurs

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Classe(s) : Tle L | Thème(s) : Gide : Les Faux-Monnayeurs, Journal des faux-monnayeurs (bac 2017-2018)
 

Les Faux-Monnayeurs ne sont pas l’œuvre d’une vie, Gide étant l’auteur de bien d’autres textes, mais c’est l’œuvre qui l’a le plus longtemps occupé et préoccupé. Si on en considère en effet l’idée première, la genèse des Faux-Monnayeurs remonte à plus de trente ans avant leur publication. Si l’on considère le travail préparatoire de Gide, elle remonte à six ans seulement. Si l’on prend enfin en compte la seule rédaction, c’est quatre ans.

UN PROJET FORT ANCIEN

 L’idée d’une structure particulière  (vers 1893)

 Depuis les années 1893 – soit un peu plus de trente ans avant la parution des Faux-Monnayeurs, en 1925 –, Gide songe à une « composition en abyme ». Il dit dans son Journal1 apprécier que soit transposé dans « une œuvre d’art » le « sujet même de cette œuvre ». Ce procédé était fréquent en peinture, lorsqu’un tableau représente un peintre en train de peindre. Il l’était aussi en poésie (comme dans « Le Sonnet en X », 1889, de Mallarmé) ou encore au théâtre, où l’on parle alors plus couramment de « théâtre dans le théâtre » (comme dans L’Illusion comique, 1636, de Corneille). Il était plus rare dans le roman. Aussi ce procédé de la mise en abyme apparaissait-il comme un des moyens d’en renouveler l’écriture et les codes traditionnels. À cette époque, Gide ne pense pas encore à écrire un roman, encore moins celui des Faux-Monnayeurs. C’est à une structure qu’il s’intéresse d’abord – celle qu’il concrétisera dans son roman. À l’origine est donc une forme.

 Les faits divers de 1906 et de 1909

 Les années passent. Quelque treize à quinze ans plus tard, deux faits divers retiennent son attention au point de lui en faire conserver les comptes rendus parus dans la presse.

 Le 16 septembre 1906, Le Figaro relate l’arrestation de faux-monnayeurs. Certains d’entre eux sont de vulgaires repris de justice. Mais d’autres, étudiants parfois, sont des fils de bonne famille qui redistribuaient parfois l’argent de leur trafic à « de pauvres diables peu fortunés que cela aidait » (J.F.-M., p. 102). Qu’un délit cache une bonne action, voilà qui ne pouvait que séduire Gide, toujours enclin à dépasser les apparences.

 Trois ans plus tard, le 5 juin 1909, le Journal de Rouen rapporte le suicide d’un lycéen : en pleine classe, après que des élèves eurent truqué un tirage au sort pour savoir qui se tuerait en premier (p. 104). Cette manipulation autant matérielle que psychologique déguisait un assassinat en suicide. Là encore les apparences étaient trompeuses. (Les deux coupures de presse figurent en appendice dans le Journal des faux-monnayeurs, p. 101-105.)

UNE LENTE ÉLABORATION

 Dix ans de silence (1909-1919)

 Les années passent de nouveau sans qu’il soit question d’un quelconque roman. Gide travaille sur bien d’autres projets, à la rédaction notamment de La Porte étroite (1909) et des Caves du Vatican. C’est lors de la publication de ce dernier livre en 1914 qu’il annonce la parution d’un « roman » intitulé Le Faux-Monnayeur. Ce titre au singulier semble mettre l’accent sur un personnage central, voire unique. Plus étonnant encore, Gide parle pour la première fois d’un « roman », appellation qu’il s’était jusqu’ici toujours refusé d’utiliser. Ses œuvres antérieures étaient des récits, des « soties2 » comme Les Caves du Vatican, ou demeuraient sans qualification générique. C’est la preuve que le thème des faux-monnayeurs est en germe dans son esprit. La Première Guerre mondiale détourne Gide de toute préoccupation littéraire. Quatre nouvelles années s’écoulent donc.

 Deux ans de préparation (1919-1921)

 Ce n’est qu’à partir de la mi-juin 1919 que Gide s’attelle à la préparation de son roman, sans toutefois le rédiger. « Je commence ce carnet pour tâcher d’en démêler les éléments de tonalité trop différente », écrit-il en entrée de son Journal des faux-monnayeurs (p. 14). Il se constitue des « fiches » où il note « ce qui peut servir : menus matériaux, répliques, fragments de dialogues » et tout ce qui peut l’aider à « dessiner les personnages » (I, 13 janvier 1921, p. 37). Gide réfléchit également à son intrigue aux fils multiples, au plan à adopter, à son style (I, 13 janvier 1921, p. 36). Il s’interroge sur le style à adopter qui ne doit comporter aucun enjolivement. Il ébauche des silhouettes qu’il nomme par des lettres de l’alphabet : G, Z ou X et qui deviendront ses personnages.

 Ces longs mois de préparation sont parfois difficiles à vivre, le laissant « furieux contre [lui]-même » de ne pas assez travailler (I, 11 juillet 1919, p. 21) ou « exaspéré par les difficultés de [son] entreprise » (I, 5 août 1929, p. 29).

 Quatre ans de rédaction (1921-1925)

 En octobre 1921, Gide rédige enfin les premiers chapitres de son roman (I, 25 novembre 1921, p. 45). En décembre, trente pages sont écrites « sans difficulté presque aucune et currente calamo3 (I, 7 décembre 1921, p. 46). À la fin de l’année 1923, la première partie des Faux-Monnayeurs est achevée – même si Gide note que les deux premiers chapitres sont à « refaire complètement » (II, 27 décembre 1923, p. 78). Six mois plus tard, en mai 1924, la deuxième partie est terminée et la troisième partie commencée. Ce qui deviendra le chapitre IX de la troisième partie est rédigé fin octobre de la même année. Quelques mois sont encore nécessaires pour que Gide, soulagé, puisse enfin écrire à la fin de son Journal : « Hier, 8 juin [1925], achevé Les Faux-Monnayeurs », (II, p. 97). Ce roman, qui a lentement mûri dans l’esprit de son auteur, fut ainsi une œuvre de longue haleine.

 

NOTES

 

1. Gide est l’auteur de deux « journaux » : son volumineux Journal qu’il a tenu presque au jour le jour de 1889 à 1949 ; et le Journal des faux-monnayeurs, tenu de 1919 à 1925, exclusivement consacré au roman. Sauf exception signalée, les références renvoient à ce dernier journal.

2. Une sotie était au Moyen Âge une petite pièce de théâtre, jouée le jour de la fête des « sots ». Gide emploie le mot dans le sens, légèrement différent, de récit moqueur, ironique et désinvolte.

3. Expression latine signifiant : « au fil de la plume ».