La passion amoureuse

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Classe(s) : Tle L | Thème(s) : Madame de Lafayette/Bertrand Tavernier : La Princesse de Montpensier (bac 2018-2019)
 

 La romancière et, dans une moindre mesure, le cinéaste donnent une vision particulièrement pessimiste de la passion amoureuse. Le contexte socio-culturel l’explique en grande partie. Longtemps l’amour n’a en effet été vécu qu’en dehors et à côté du mariage. Aussi était-il considéré comme un trouble de l’ordre social et familial ; de là, son procès instruit par les écrivains et les mora­listes classiques. Pour eux, il est toujours une puissance fatale.

L’AMOUR VÉCU EN DEHORS ET À CÔTÉ DU MARIAGE

 Imposé, le mariage ignore la passion entre les époux qui ne peuvent dès lors la connaître que dans des « galanteries » extra-conjugales.

 La norme du mariage imposé

 Longtemps, jusqu’au début du xixe siècle, le mariage ne dépendait pas du choix personnel des futurs époux. Il était imposé par les parents, comme l’est celui de Mlle de Mézières avec le prince de Montpensier, à qui on ne demande même pas leur avis. Le mariage était, au sens propre, une alliance que deux familles scellaient entre elles par l’intermédiaire de leurs enfants. « On ne se marie pas pour soi », observait déjà Montaigne dans ses Essais (III, 5). Plus les familles étaient prestigieuses, plus elles avaient un nom et un patrimoine et plus elles décidaient des unions. Preuve en est la réaction des Bourbon qui ne veulent à aucun prix d’une alliance entre les Guise et les Mézières. Pour les enfants royaux, la politique décidait de leur sort. Éprise du duc de Guise, Marguerite de Valois épousera Henri de Navarre. Et le duc d’Anjou échappe de peu dans le film à un mariage avec « Elisabeth l’Anglaise, ­protestante, chauve et de vingt ans [son] aînée ».

 La méfiance à l’égard des mariages d’amour

 Le mariage n’était pas davantage affaire de passion ou d’inclination. On se méfiait même des unions fondées sur une passion réciproque. C’était prendre le risque de soumettre une alliance d’intérêts (économiques, politiques ou moraux) aux aléas du cœur et du désir. Dans une société fortement hiérarchisée comme celle de l’Ancien Régime, où la naissance prime tout, il n’était pas question d’épouser n’importe qui. « Un bon mariage, s’il en est, refuse la compagnie et conditions de l’amour », poursuivait Montaigne. C’est à cette conception que se réfère Tavernier quand il fait dire à la mère de Marie : « L’amour est la chose la plus incommode du monde. Et je remercie le ciel tous les jours qu’il nous ait épargné cet embarras à votre père et à moi. »

 Les « galanteries », refuge illégitime de l’amour

 Deux conséquences en découlent :

– La première est que la passion amoureuse ne peut se vivre qu’en dehors du mariage, dans ce qu’on appelait alors les « galanteries », autrement dit les adultères. Dans la nouvelle, la princesse les envisage « avec tant d’horreur » (p. 40) que « rien ne pouvait ébranler la résolution qu’elle avait prise de ne s’engager jamais » (p. 34). Sa position est identique dans le film.

– La seconde conséquence est que tout amour est de fait illégitime, source de « désordres » (p. 19), de complications, voire de catastrophes.

LE PROCÈS DE LA PASSION AMOUREUSE

 L’amour entraîne en effet une triple défaite : de la vertu, de la raison et de la sociabilité (des relations sociales).

 Une défaite de la « vertu »

 Malgré ses fortes résolutions, la princesse finit pas se laisser dominer par sa passion pour Guise, même quand elle sait qu’y succomber est « contraire à sa vertu » (p. 54). L’adultère féminin passait alors pour un crime, beaucoup plus sévèrement sanctionné que pour un homme. Malgré toute sa sagesse et toute son expérience, Chabannes s’éprend de la princesse, bien qu’il sache que celle-ci « n’était capable que d’avoir du mépris pour ceux qui oseraient lever les yeux jusqu’à elle » (p. 23). Dans le film, celle-ci se moque de son précepteur qui ne s’applique pas à lui-même les leçons qu’il donne aux autres. Et il trahit la confiance et l’amitié du prince.

 Une défaite de la raison

 L’amour fait perdre en même temps tout sens de la mesure. Dans la nouvelle, les principaux champs lexicaux sont ceux de la jalousie, de la colère, de la rage, de la haine, de la vengeance. Ce sont autant de passions négatives et de sources d’aveuglement. Le duc d’Anjou apprend-il que le duc de Guise est aimé ? « La jalousie, le dépit et la rage se joignant à la haine qu’il avait déjà pour lui firent dans son âme tout ce qu’on peut imaginer de plus violent » (p. 42). Le prince est « un homme possédé de fureur » (p. 58) quand il pénètre dans la chambre de sa femme. La gestuelle des comédiens exprime les mêmes réactions violentes dans le film.

 Une défaite de la sociabilité

 L’amour envenime en conséquence toutes les relations sociales, dans la nouvelle comme dans le film. Quatre hommes aiment la princesse : son mari, Chabannes, les ducs d’Anjou et de Guise. La rivalité amoureuse se transforme entre eux en une rivalité mortelle. Aucun autre sentiment ne subsiste. Le duc de Guise ne pardonne pas aux Bourbon d’avoir favorisé le mariage du prince de Montpensier. Le duc d’Anjou ne pardonne à Guise d’être aimé. Et le prince ne leur pardonne pas d’ainsi l’humilier. Dès lors tous les moyens sont bons pour éliminer un rival.

UNE PUISSANCE TOUJOURS FATALE

 L’amour devient en conséquence une source de catastrophes, auxquelles n’échappent que les cyniques.

 Une source de catastrophes

 Ni dans la nouvelle ni dans le film, il n’y a d’amour heureux, pas même d’amour momentanément heureux. Chabannes souffre de servir les intérêts de Guise et, pour avoir été chassé de Champigny ou de Mont-sur-Brac, trouve la mort lors du massacre de la Saint-Barthélemy. La princesse meurt à son tour de désespoir dans la nouvelle et affectivement dans le film. Quant au prince, il en oublie sa femme (dans la nouvelle) et plonge dans un profond désespoir (dans le film). La « douleur » (p. 45) de perdre la princesse empêche le duc d’Anjou de parler et le contraint d’aller chez lui « rêver à son malheur » (p. 45). D’une manière ou d’une autre, tous paient cher d’avoir aimé.

 Le triomphe du cynisme

 Seul le duc de Guise échappe à ce sort funeste. Son ambition le sauve paradoxalement. Dans la nouvelle, l’ambitieux qu’il est lui fait vite oublier son amour de jeunesse, trouvant en la marquise de Noirmoutiers plus « d’espérance » qu’en la princesse de Montpensier (p. 63). Tavernier fait du duc un chasseur, que la conquête de Marie a un instant amusé. L’amour maltraite les gens sincères et assure le triomphe des cyniques. Ce n’est pas la moindre des catastrophes qu’il peut provoquer.