La Princesse de Montpensier

Merci !

Fiches
Classe(s) : Tle L | Thème(s) : Madame de Lafayette/Bertrand Tavernier : La Princesse de Montpensier (bac 2018-2019)
 

 Dans la nouvelle comme dans le film, la princesse de Montpensier est une femme déchirée entre sa raison et sa passion. Le cinéaste réinterprète toutefois son comportement. Le lecteur et le spectateur se trouvent ainsi confrontés à deux éclairages différents portés sur l’héroïne.

UNE FEMME ENTRE RAISON ET PASSION

 Mariée contre son gré, la princesse de Montpensier s’est longtemps voulue une épouse vertueuse avant de renaître à la passion.

 Une femme mariée contre son gré

 Promise au duc du Maine, frère cadet du duc de Guise, Mlle de Mézières s’éprend dès l’âge de « treize ans » (p. 39) de ce dernier. Des rivalités et des ambitions politiques leur enlèvent tout espoir d’union. « Héritière très considérable et par ses grands biens et par l’illustre maison d’Anjou » (p. 19), celle-ci représente un très beau parti. Son mariage avec le duc renforcerait la maison des Guise. C’est inconcevable pour les Bourbon, rivaux des Guise, qui manœuvrent si bien que Mlle de Mézières se voit contrainte d’épouser le prince de Montpensier, un membre de leur famille.

 Dans la nouvelle, une seule formule, mais d’une grande force, évoque cette contrainte : Mlle de Mézières est « tourmentée par ses parents » (p. 21). Dans la langue du xviie siècle, le verbe « tourmenter » évoquait la torture, morale ou physique.

 Dans le film, cette contrainte est explicite. Le père malmène sa fille, la frappe et la menace de l’enfermer dans un couvent pour le restant de ses jours.

 Dans l’un et l’autre cas, Mlle de Mézières se résigne à épouser un homme qu’elle n’aime pas. Cette situation était fort courante à l’époque. Sa mère ne lui dit-elle pas dans le film que, de toute façon, « l’amour est la chose la plus incommode du monde » ? Mlle de Mézières devient donc la princesse de Montpensier.

 Une épouse longtemps vertueuse

 Pendant que son mari guerroie contre les huguenots, la princesse vit à Champigny (dans la nouvelle) ou à Mont-sur-Brac (dans le film). Elle devient une très belle femme, que les ducs d’Anjou et de Guise jugent même d’une beauté « surnaturelle » (p. 29). Tous deux éprouvent la même admiration dans le film. La princesse n’est pas seulement belle, elle est aussi, grâce à Chabannes, « une des personnes du monde la plus achevée » (p. 23). Ses soupirants sont autant « surpris des charmes de son esprit » que de sa beauté (p. 31). Le duc d’Anjou n’est pas le dernier charmé. Tavernier le montre fort galant puis, après son départ de Mont-sur-Brac, mélancolique et redoutant déjà la rivalité du duc de Guise.

 Longtemps, la princesse se comporte en femme consciente de son rang, de ses prérogatives et de ses devoirs. Avec une indifférence teintée de mépris, elle remet ainsi à sa place Chabannes qui a osé lui faire l’aveu de son amour. Voyant peu son mari, elle vit avec lui, lors de leurs retrouvailles, en une apparente et courtoise intelligence. Mais toute passion est exempte de leurs relations. Témoin, ce court dialogue dans le film : « M’aimerez-vous aussi, Madame ? – Quand vous me le commanderez… »

 Une amante qui renaît

 Quelques-unes de ses réactions suggèrent que son amour pour le duc de Guise est davantage enfoui qu’oublié et éteint.

 Dans le film, preuve en est que les exploits guerriers du duc, rapportés par le colporteur, la comblent d’aise.

 Dans la nouvelle, le revoir lui cause « un trouble qui la fit rougir » (p. 29). Ses émotions, qu’elle ne peut maîtriser, parlent pour elle. La princesse est restée éprise du duc.

 Aussi, dans la nouvelle comme dans le film, le retrouver d’abord à Champigny ou à Mont-sur-Brac, puis à Paris, réveille-t-il et attise-t-il progressivement sa passion, d’autant plus que Guise lui sacrifie un très avantageux mariage avec la sœur du roi, Marguerite de Valois. Tout en ayant conscience de son imprudence et de l’« extrémité épouvantable » (p. 54) dans laquelle elle se trouve, elle accepte de le recevoir nuitamment dans son appartement. Ce sera sa perte dans la nouvelle. Les réactions du mari et l’infidélité de Guise s’attachant à Mme de Noirmoutiers provoquent à court terme sa mort.

LA RÉINTERPRÉTATION DU PERSONNAGE PAR TAVERNIER

 Par touches successives, Tavernier modifie cette image de la princesse. Il en fait une femme qui cherche à s’émanciper et qui choisit clairement de vivre sa passion, avant d’en payer le prix par une mort affective.

 Une émancipation progressive

 La princesse se libère peu à peu des codes sociaux et moraux qui l’enserrent. Certes elle cède aux volontés de ses parents en épousant le prince de Montpensier : trop jeune ou trop timide encore, elle ne peut efficacement s’y opposer. Mais déjà, indifférente aux coups et aux menaces, elle leur tient tête. Son émancipation ira dès lors grandissante.

 Trois étapes la caractérisent principalement :

– La première est d’apprendre à écrire (chose peu répandue pour une femme au xvie siècle) : « En écrivant, on a le temps ­d’apprendre ce qu’on écrit… de le comprendre », explique-t-elle à Chabannes, d’abord réticent. Il y a chez elle un désir de savoir, de surmonter une ignorance dont elle a conscience et dont elle souffre : « Je ne sais rien de ce que j’ai à faire, mes devoirs… la vie… », dit-elle encore dans la séquence où elle doit partager entre les paysans de son domaine un sanglier tué à la chasse.

– La deuxième étape est son scepticisme vis-à-vis de la religion et du dogme catholiques. Non qu’elle soit athée, elle voudrait même continuer à croire, mais elle ne peut accepter ce qui lui paraît invraisemblable ou irrationnel.

– La troisième et dernière étape est son refus, réitéré, d’obéir à son mari. Sommée par celui-ci de retourner à Mont-sur-Brac, elle refuse de monter dans la « voiture » qu’il lui a fait préparer. Elle préfère aller à cheval, en tenue d’amazone, tenue considérée comme scandaleuse à l’époque. Comme son mari exige qu’elle lui écrive une lettre par semaine, elle lui répond que « ce sera probablement la même chaque semaine ».

 Comme pour justifier son évolution, elle réplique à son mari : « J’inaugure la liberté que vous m’imposez ». « Liberté » : le mot est alors incongru dans la bouche d’une femme.

 Significativement d’ailleurs, Tavernier dote son personnage d’un prénom : Marie, et même d’un diminutif, réservé à Guise : Mariette. Dans la nouvelle, elle n’est que la « princesse de Montpensier », comme si son titre et son rang la définissaient tout entière. Dans le film, elle devient une personne précise, dotée d’une individualité et qui conquiert son autonomie.

 Le choix de la passion

 Contrairement à ce qui se passe dans la nouvelle, Marie se donne à Guise. Après le départ de son mari qui l’a surprise avec Chabannes, elle rouvre la porte du couloir dérobé où Guise s’était réfugié, prenant ainsi l’initiative de le faire revenir dans sa chambre. Volontairement, elle se dénude et s’offre à lui. Lors de l’audience que lui a accordée la reine, celle-ci, passionnée d’astrologie, a vu en elle l’affrontement de Saturne et de Vénus : « Droiture, la tête, la loi, d’un côté… désir, sensualité, le corps, de l’autre », lui a-t-elle dit. « Qui va gagner ? » a-t-elle ajouté.

 Marie opte pour Vénus. La caméra s’attarde un instant sur son regard, moins heureux qu’inquiet, comme s’il pressentait qu’elle rompait définitivement avec tout ce qu’elle avait été jusqu’ici. C’est sa vraie nuit de noces, en tous points opposée à l’officielle de naguère.

 Apprenant que le duc de Guise s’apprête à épouser Mme de Clèves à Blois, elle s’y précipite. Avec franchise, elle s’affirme « résolue à rompre les liens [de son] mariage ». Et elle le fait en toute conscience : « Croyez-vous que ce que j’abandonne ­aujourd’hui soit sans prix ? », demande-t-elle à Guise.

 Une mort affective

 Contrairement enfin à Mme de Lafayette, Tavernier ne fait pas physiquement mourir son héroïne. Mais il la fait mourir affectivement. La dernière séquence du film la montre, dans un paysage hivernal, se recueillir sur la tombe de Chabannes. Sa voix s’élève en off1 : « Comme François de Chabannes s’était retiré de la guerre, je me retirais de l’amour. La vie ne serait plus pour moi que la succession des jours. Et je souhaitais qu’elle fût brève puisque les secrètes folies de la passion m’étaient devenues étrangères. »

DEUX ÉCLAIRAGES DIFFÉRENTS

 La romancière et le cinéaste ne portent pas en définitive le même regard sur leur héroïne : coupable chez Mme de Lafayette, elle est une victime chez Tavernier.

 Une coupable pour Mme de Lafayette

 La nouvelle obéit à une intention manifestement moralisante. Elle illustre les « désordres de l’amour2 », ses ravages et ses catastrophes. Malgré « la résolution qu’elle avait prise de ne s’engager jamais » (p. 34), la princesse de Montpensier ne peut triompher de son amour de jeunesse. La sanction ne se fait pas longtemps attendre : elle perd « l’estime de son mari, le cœur de son amant et le plus parfait ami qui fut jamais [Chabannes] » (p. 64). Elle en meurt, alors qu’elle avait tout pour être « la plus heureuse » des femmes, « si la vertu et la prudence eussent conduit toutes ses actions » (p. 64). La leçon est claire.

 Une victime pour Tavernier

 Tavernier, lui, rejette toute intention moralisatrice. « L’amour est la chose la plus incommode du monde », dit certes la mère de Marie. Mais cette méfiance à l’égard de la passion disparaît progressivement. Marie dit elle-même à Guise ne rien regretter. Elle apparaît moins coupable que victime : victime d’un ordre social qui l’asservit, et d’une morale desséchante, qui refoule les élans du corps comme du cœur. Ses efforts d’émancipation ne peuvent que lui attirer la sympathie du spectateur. Ses adieux à Guise et son recueillement sur la tombe de Chabannes sont empreints d’une réelle dignité. Au spectateur en somme de juger la princesse de Montpensier.

NOTES

 

1. Un son est dit « off » quand il provient d’une source invisible à l’écran.

2. Titre d’un roman paru en 1675 de Mme de Villedieu (1640-1683), contemporaine de Mme de Lafayette.