La Princesse de Montpensier

Merci !

Fiches
Classe(s) : Tle L | Thème(s) : Madame de Lafayette/Bertrand Tavernier : La Princesse de Montpensier (bac 2018-2019-2020)
&nbsp

&nbsp Dans la nouvelle comme dans le film, la princesse de Montpensier est une femme déchirée entre sa raison et sa passion. Le cinéaste réinterprète toutefois son comportement. Le lecteur et le spectateur se trouvent ainsi confrontés à deux éclairages différents portés sur l&rsquo héroïne.

UNE FEMME ENTRE RAISON ET PASSION

&nbsp Mariée contre son gré, la princesse de Montpensier s&rsquo est longtemps voulue une épouse vertueuse avant de renaître à la&nbsp passion.

&nbsp Une femme mariée contre son gré

&nbsp Promise au duc du Maine, frère cadet du duc de Guise, Mlle&nbsp de Mézières s&rsquo éprend dès l&rsquo âge de &laquo &nbsp treize ans&nbsp &raquo (p.&nbsp 39) de ce dernier. Des rivalités et des ambitions politiques leur enlèvent tout espoir d&rsquo union. &laquo &nbsp Héritière très considérable et par ses grands biens et par l&rsquo illustre maison d&rsquo Anjou&nbsp &raquo (p.&nbsp 19), celle-ci représente un très beau parti. Son mariage avec le duc renforcerait la maison&nbsp des Guise. C&rsquo est inconcevable pour les Bourbon, rivaux des Guise, qui manœuvrent si bien que Mlle&nbsp de Mézières se voit contrainte d&rsquo épouser le prince de Montpensier, un membre de leur famille.

&nbsp Dans la nouvelle, une seule formule, mais d&rsquo une grande force, évoque cette contrainte&nbsp : Mlle&nbsp de Mézières est &laquo &nbsp tourmentée par ses parents&nbsp &raquo (p.&nbsp 21). Dans la langue du xviie siècle, le verbe &laquo &nbsp tourmenter&nbsp &raquo évoquait la torture, morale ou physique.

&nbsp Dans le film, cette contrainte est explicite. Le père malmène sa fille, la frappe et la menace de l&rsquo enfermer dans un couvent pour le restant de ses jours.

&nbsp Dans l&rsquo un et l&rsquo autre cas, Mlle&nbsp de Mézières se résigne à épouser un homme qu&rsquo elle n&rsquo aime pas. Cette situation était fort courante à l&rsquo époque. Sa mère ne lui dit-elle pas dans le film que, de toute façon, &laquo &nbsp l&rsquo amour est la chose la plus incommode du monde&nbsp &raquo &nbsp ? Mlle&nbsp de Mézières devient donc la princesse de Montpensier.

&nbsp Une épouse longtemps vertueuse

&nbsp Pendant que son mari guerroie contre les huguenots, la princesse vit à Champigny (dans la nouvelle) ou à Mont-sur-Brac (dans le film). Elle devient une très belle femme, que les ducs d&rsquo Anjou et de Guise jugent même d&rsquo une beauté &laquo &nbsp surnaturelle&nbsp &raquo (p.&nbsp 29). Tous deux éprouvent la même admiration dans le film. La princesse n&rsquo est pas seulement belle, elle est aussi, grâce à Chabannes, &laquo &nbsp une des personnes du monde la plus achevée&nbsp &raquo (p.&nbsp 23). Ses soupirants sont autant &laquo &nbsp surpris des charmes de son esprit&nbsp &raquo que de sa beauté (p.&nbsp 31). Le duc d&rsquo Anjou n&rsquo est pas le dernier charmé. Tavernier le montre fort galant puis, après son départ de Mont-sur-Brac, mélancolique et redoutant déjà la rivalité du duc de Guise.

&nbsp Longtemps, la princesse se comporte en femme consciente de son rang, de ses prérogatives et de ses devoirs. Avec une indifférence teintée de mépris, elle remet ainsi à sa place Chabannes qui a osé lui faire l&rsquo aveu de son amour. Voyant peu son mari, elle vit avec lui, lors de leurs retrouvailles, en une apparente et courtoise intelligence. Mais toute passion est exempte de leurs relations. Témoin, ce court dialogue dans le film&nbsp : &laquo &nbsp M&rsquo aimerez-vous aussi, Madame&nbsp ? &ndash &nbsp Quand vous me le commanderez&hellip &nbsp &raquo

&nbsp Une amante qui renaît

&nbsp Quelques-unes de ses réactions suggèrent que son amour pour le duc de Guise est davantage enfoui qu&rsquo oublié et éteint.

&nbsp Dans le film, preuve en est que les exploits guerriers du duc, rapportés par le colporteur, la comblent d&rsquo aise.

&nbsp Dans la nouvelle, le revoir lui cause &laquo &nbsp un trouble qui la fit rougir&nbsp &raquo (p.&nbsp 29). Ses émotions, qu&rsquo elle ne peut maîtriser, parlent pour elle. La princesse est restée éprise du duc.

&nbsp Aussi, dans la nouvelle comme dans le film, le retrouver d&rsquo abord à Champigny ou à Mont-sur-Brac, puis à Paris, réveille-t-il et attise-t-il progressivement sa passion, d&rsquo autant plus que Guise lui sacrifie un très avantageux mariage avec la sœur du roi, Marguerite de Valois. Tout en ayant conscience de son imprudence et de l&rsquo &laquo &nbsp extrémité épouvantable&nbsp &raquo (p.&nbsp 54) dans laquelle elle se trouve, elle accepte de le recevoir nuitamment dans son appartement. Ce sera sa perte dans la nouvelle. Les réactions du mari et l&rsquo infidélité de Guise s&rsquo attachant à Mme&nbsp de Noirmoutiers provoquent à court terme sa mort.

LA RÉINTERPRÉTATION DU PERSONNAGE PAR TAVERNIER

&nbsp Par touches successives, Tavernier modifie cette image de la princesse. Il en fait une femme qui cherche à s&rsquo émanciper et qui choisit clairement de vivre sa passion, avant d&rsquo en payer le prix par une mort affective.

&nbsp Une émancipation progressive

&nbsp La princesse se libère peu à peu des codes sociaux et moraux qui l&rsquo enserrent. Certes elle cède aux volontés de ses parents en épousant le prince de Montpensier&nbsp : trop jeune ou trop timide encore, elle ne peut efficacement s&rsquo y opposer. Mais déjà, indifférente aux coups et aux menaces, elle leur tient tête. Son émancipation ira dès lors grandissante.

&nbsp Trois étapes la caractérisent principalement&nbsp :

&ndash &nbsp La première est d&rsquo apprendre à écrire (chose peu répandue pour une femme au xvie siècle)&nbsp : &laquo &nbsp En écrivant, on a le temps &shy d&rsquo apprendre ce qu&rsquo on écrit&hellip de le comprendre&nbsp &raquo , explique-t-elle à Chabannes, d&rsquo abord réticent. Il y a chez elle un désir de savoir, de surmonter une ignorance dont elle a conscience et dont elle souffre&nbsp : &laquo &nbsp Je ne sais rien de ce que j&rsquo ai à faire, mes devoirs&hellip la vie&hellip &nbsp &raquo , dit-elle encore dans la séquence où elle doit partager entre les paysans de son domaine un sanglier tué à la chasse.

&ndash &nbsp La deuxième étape est son scepticisme vis-à-vis de la religion et du dogme catholiques. Non qu&rsquo elle soit athée, elle voudrait même continuer à croire, mais elle ne peut accepter ce qui lui paraît invraisemblable ou irrationnel.

&ndash &nbsp La troisième et dernière étape est son refus, réitéré, d&rsquo obéir à son mari. Sommée par celui-ci de retourner à Mont-sur-Brac, elle refuse de monter dans la &laquo &nbsp voiture&nbsp &raquo qu&rsquo il lui a fait préparer. Elle préfère aller à cheval, en tenue d&rsquo amazone, tenue considérée comme scandaleuse à l&rsquo époque. Comme son mari exige qu&rsquo elle lui écrive une lettre par semaine, elle lui répond que &laquo &nbsp ce sera probablement la même chaque semaine&nbsp &raquo .

&nbsp Comme pour justifier son évolution, elle réplique à son mari&nbsp : &laquo &nbsp J&rsquo inaugure la liberté que vous m&rsquo imposez&nbsp &raquo . &laquo &nbsp Liberté&nbsp &raquo &nbsp : le mot est alors incongru dans la bouche d&rsquo une femme.

&nbsp Significativement d&rsquo ailleurs, Tavernier dote son personnage d&rsquo un prénom&nbsp : Marie, et même d&rsquo un diminutif, réservé à Guise&nbsp : Mariette. Dans la nouvelle, elle n&rsquo est que la &laquo &nbsp princesse de Montpensier&nbsp &raquo , comme si son titre et son rang la définissaient tout entière. Dans le film, elle devient une personne précise, dotée d&rsquo une individualité et qui conquiert son autonomie.

&nbsp Le choix de la passion

&nbsp Contrairement à ce qui se passe dans la nouvelle, Marie se donne à Guise. Après le départ de son mari qui l&rsquo a surprise avec Chabannes, elle rouvre la porte du couloir dérobé où Guise s&rsquo était réfugié, prenant ainsi l&rsquo initiative de le faire revenir dans sa chambre. Volontairement, elle se dénude et s&rsquo offre à lui. Lors de l&rsquo audience que lui a accordée la reine, celle-ci, passionnée d&rsquo astrologie, a vu en elle l&rsquo affrontement de Saturne et de Vénus&nbsp : &laquo &nbsp Droiture, la tête, la loi, d&rsquo un côté&hellip désir, sensualité, le corps, de l&rsquo autre&nbsp &raquo , lui a-t-elle dit. &laquo &nbsp Qui va gagner&nbsp ?&nbsp &raquo a-t-elle ajouté.

&nbsp Marie opte pour Vénus. La caméra s&rsquo attarde un instant sur son regard, moins heureux qu&rsquo inquiet, comme s&rsquo il pressentait qu&rsquo elle rompait définitivement avec tout ce qu&rsquo elle avait été jusqu&rsquo ici. C&rsquo est sa vraie nuit de noces, en tous points opposée à l&rsquo officielle de naguère.

&nbsp Apprenant que le duc de Guise s&rsquo apprête à épouser Mme&nbsp de Clèves à Blois, elle s&rsquo y précipite. Avec franchise, elle s&rsquo affirme &laquo &nbsp résolue à rompre les liens [de son] mariage&nbsp &raquo . Et elle le fait en toute conscience&nbsp : &laquo &nbsp Croyez-vous que ce que j&rsquo abandonne &shy aujourd&rsquo hui soit sans prix&nbsp ?&nbsp &raquo , demande-t-elle à Guise.

&nbsp Une mort affective

&nbsp Contrairement enfin à Mme&nbsp de Lafayette, Tavernier ne fait pas physiquement mourir son héroïne. Mais il la fait mourir affectivement. La dernière séquence du film la montre, dans un paysage hivernal, se recueillir sur la tombe de Chabannes. Sa voix s&rsquo élève en off1&nbsp : &laquo &nbsp Comme François de Chabannes s&rsquo était retiré de la guerre, je me retirais de l&rsquo amour. La vie ne serait plus pour moi que la succession des jours. Et je souhaitais qu&rsquo elle fût brève puisque les secrètes folies de la passion m&rsquo étaient devenues étrangères.&nbsp &raquo

DEUX ÉCLAIRAGES DIFFÉRENTS

&nbsp La romancière et le cinéaste ne portent pas en définitive le même regard sur leur héroïne&nbsp : coupable chez Mme&nbsp de Lafayette, elle est une victime chez Tavernier.

&nbsp Une coupable pour Mme&nbsp de Lafayette

&nbsp La nouvelle obéit à une intention manifestement moralisante. Elle illustre les &laquo &nbsp désordres de l&rsquo amour2&nbsp &raquo , ses ravages et ses catastrophes. Malgré &laquo &nbsp la résolution qu&rsquo elle avait prise de ne s&rsquo engager jamais&nbsp &raquo (p.&nbsp 34), la princesse de Montpensier ne peut triompher de son amour de jeunesse. La sanction ne se fait pas longtemps attendre&nbsp : elle perd &laquo &nbsp l&rsquo estime de son mari, le cœur de son amant et le plus parfait ami qui fut jamais [Chabannes]&nbsp &raquo (p.&nbsp 64). Elle en meurt, alors qu&rsquo elle avait tout pour être &laquo &nbsp la plus heureuse&nbsp &raquo des femmes, &laquo &nbsp si la vertu et la prudence eussent conduit toutes ses actions&nbsp &raquo (p.&nbsp 64). La leçon est claire.

&nbsp Une victime pour Tavernier

&nbsp Tavernier, lui, rejette toute intention moralisatrice. &laquo &nbsp L&rsquo amour est la chose la plus incommode du monde&nbsp &raquo , dit certes la mère de Marie. Mais cette méfiance à l&rsquo égard de la passion disparaît progressivement. Marie dit elle-même à Guise ne rien regretter. Elle apparaît moins coupable que victime&nbsp : victime d&rsquo un ordre social qui l&rsquo asservit, et d&rsquo une morale desséchante, qui refoule les élans du corps comme du cœur. Ses efforts d&rsquo émancipation ne peuvent que lui attirer la sympathie du spectateur. Ses adieux à Guise et son recueillement sur la tombe de Chabannes sont empreints d&rsquo une réelle dignité. Au spectateur en somme de juger la princesse de Montpensier.

NOTES

&nbsp

1. Un son est dit &laquo &nbsp off&nbsp &raquo quand il provient d&rsquo une source invisible à l&rsquo écran.

2. Titre d&rsquo un roman paru en 1675 de Mme&nbsp de Villedieu (1640-1683), contemporaine de Mme&nbsp de Lafayette.