La structure du film

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Classe(s) : Tle L | Thème(s) : Madame de Lafayette/Bertrand Tavernier : La Princesse de Montpensier (bac 2018-2019)
 

 Un prologue inédit et un épilogue réécrit, tous deux de l’invention de Bertrand Tavernier, ouvre et clôt le film. Entre ce prologue et cet épilogue, le cinéaste reprend les éléments fondamentaux de la nouvelle. Mais, s’il les respecte, il ne leur réserve pas moins un traitement varié.

UN PROLOGUE INÉDIT

 L’ouverture du film et l’incipit1 de la nouvelle ne sont pas identiques. Bertrand Tavernier fait le choix d’un long prologue auquel il attribue plusieurs fonctions.

 Les raisons d’un prologue

 La première phrase de la nouvelle évoque « la guerre civile » qui « déchirait la France » (p. 19). Aucune description n’en est toutefois donnée. Les bienséances2 classiques interdisaient alors toute peinture des combats et, plus généralement, toute mention trop directe de violence. Bertrand Tavernier, qui n’est pas contraint par ces bienséances, choisit au contraire de montrer la sauvagerie du conflit. Son film s’ouvre ainsi sur la vision terrifiante d’un champ de bataille.

 Les quatre fonctions du prologue

 Ce prologue remplit quatre fonctions essentielles :

– Il souligne d’abord la barbarie de l’époque. La bataille représentée n’est qu’une tuerie, d’où tout héroïsme est absent. La vie et les amours de la princesse de Montpensier se déroulent ainsi sur un fond perpétuel de brutalité et de fureur. Aux violences guerrières répondront celles des sentiments. Tavernier se refuse à la moindre idéalisation du passé.

– Le prologue illustre ensuite l’effondrement des valeurs morales. La vie humaine n’ayant plus aucun prix, aucune règle ni retenue ne subsiste. Encore fanatisé, Chabannes exhorte ses hommes à tuer « au nom du Christ ». Les civils ne sont pas épargnés, pas même les femmes et les enfants, comme le montre l’assaut de la grange.

– Le prologue explique par ailleurs l’évolution de Chabannes. Prenant progressivement conscience des horreurs de la guerre et de la monstruosité de son crime (celui d’avoir tué une femme enceinte), il décide de cesser de combattre et de déserter. C’est une conversion au pacifisme et à l’humanisme3, là où Mme de Lafayette n’y voyait qu’un effet de l’amitié de Chabannes pour le prince de Montpensier.

– Le prologue relate enfin les circonstances particulières qui font se retrouver Chabannes, huguenot de confession, et le prince de Montpensier, l’un des chefs de l’armée catholique. Le prince survient à temps pour sauver Chabannes de la pendaison à laquelle, après l’avoir dépouillé, le vouaient deux brigands.

UN TRAITEMENT VARIÉ DES ÉLÉMENTS FONDAMENTAUX DE LA NOUVELLE

 Tavernier reprend les données fondamentales du récit de Mme de Lafayette. Elles sont en effet intangibles, d’où leur respect par le cinéaste. Mais respecter ces invariants n’interdit pas pour autant de leur donner un plus large développement ou d’y ajouter des éléments nouveaux.

 Le respect des données intangibles

 Ce sont les suivantes :

– Le mariage forcé de Mlle de Mézières, éprise par ailleurs du duc de Guise, avec le prince de Montpensier.

– L’installation du jeune couple en province, à Mont-sur-Brac (et non pas à Champigny comme dans la nouvelle).

– Le départ du prince pour la guerre, les hostilités ayant repris, qui laissent seuls la princesse et le comte de Chabannes.

– Le rôle de précepteur de Chabannes auprès de la princesse.

– La déclaration d’amour de Chabannes et l’indifférence hautaine de la princesse.

– Les retrouvailles inattendues de la princesse et du duc de Guise un après-midi de pêche dans une rivière et sa rencontre avec le duc d’Anjou qui s’éprend d’elle.

– La jalousie sans cesse grandissante du prince de Montpensier.

– Le bal donné à l’occasion du mariage du roi Charles IX et la méprise que commet la princesse qui, pensant s’adresser au duc de Guise, parle en réalité au duc d’Anjou, lui aussi amoureux d’elle.

– Le rendez-vous nocturne du duc de Guise et de la princesse dans le propre appartement de celle-ci. Avec ses péripéties et ses conséquences : l’irruption du mari ; Chabannes prenant la place du duc de Guise dont il facilite la fuite juste à temps ; la colère du prince, qui chasse Chabannes.

– La mort de Chabannes.

 Le développement des invariants

 Certains de ces invariants font l’objet d’un ample développement. Pendant que le prince guerroie, le comte de Chabannes joue le rôle d’un précepteur auprès de la jeune princesse. Il forme son « esprit » (p. 22), écrit Mme de Lafayette, qui ne précise pas davantage. Seul en est mentionné le résultat : les ducs de Guise et d’Anjou sont autant « surpris des charmes de son esprit qu’ils l’avaient été de sa beauté » (p. 31). Bertrand Tavernier détaille ce que Chabannes apprend à la princesse : l’écriture, le latin, un peu de botanique, d’astronomie et, plus brièvement, de théo­logie. D’où des séquences qui ne figurent pas explicitement dans la nouvelle, mais qui s’inscrivent dans la logique de celle-ci.

 Autre exemple : les « deux jours » (p. 32) que les ducs de Guise et d’Anjou passent à Champigny chez les Montpensier. La nouvelle ne dit rien de ce qu’ils font. Bertrand Tavernier imagine un dîner, des conversations, une crise de jalousie du prince. Là encore, il s’agit d’une amplification qui ne heurte pas la vrai­semblance. Les épisodes qui se déroulent au Louvre (p. 37), le bal et le banquet donnés lors du mariage du roi Charles IX connaissent un traitement identique. Le respect des invariants n’exclut donc pas une part d’invention, de création.

 Les ajouts du film

 Cette part s’accroît avec des séquences qui non seulement ne figurent pas dans la nouvelle, mais qui n’y sont même pas suggérées.

 L’exemple le plus significatif est celui du mariage de l’héroïne. « Elle épousa donc le jeune prince de Montpensier qui, peu de temps après, l’emmena à Champigny » (p. 21). Par respect des bienséances, Mme de Lafayette escamote littéralement la nuit de noces du jeune couple. Bertrand Tavernier comble ce silence du récit. Après s’être documenté, il reconstitue la scène telle qu’elle se déroulait dans les grandes familles aristocratiques, c’est-à-dire sous l’observation des proches parents.

 La nouvelle évoque par ailleurs à plusieurs reprises la haine que se portent le duc de Guise et le prince de Montpensier, sans qu’elle s’exprime toutefois concrètement. Tavernier les fait se battre en duel dans une cour du Louvre, jusqu’à ce que le duc d’Anjou leur ordonne, sous peine de mort, de cesser de se combattre.

UN ÉPILOGUE RÉÉCRIT

 Le dénouement du film diffère enfin considérablement de celui de la nouvelle. Il en diffère dans les faits comme dans son intention.

 Dans les faits

 L’amour de la princesse et du duc de Guise trouve son couronnement dans leur union physique. Après avoir surpris Chabannes dans l’appartement de sa femme et l’en avoir chassé, le prince s’en retourne dans sa chambre. La princesse fait alors revenir le duc de Guise, caché dans un couloir dérobé, et se donne à lui. C’est une différence majeure avec la nouvelle.

 Apprenant que Guise se trouve à Blois avec la cour, la princesse s’y précipite dans l’espoir, vain, de faire renoncer son amant au mariage avec Mme de Clèves, alors que leur mariage est déjà contracté dans la nouvelle.

 Par ailleurs, si Chabannes trouve la mort dans le film comme dans la nouvelle, Bertrand Tavernier lui invente une fin héroïque. Chabannes meurt en défendant des malheureux contre la fureur des catholiques et sauve une femme enceinte. Il rachète ainsi son crime qui le fit, au début du film, tuer une femme enceinte.

 Enfin et surtout, la princesse de Montpensier, désormais libre, ne meurt pas de désespoir, contrairement à ce que dit Mme de Lafayette. Le dernier plan du film la montre marchant seule après s’être recueillie sur la tombe de Chabannes.

 Dans son intention

 Ces modifications, capitales, donnent un tout autre sens au film. Mme de Lafayette écrit une nouvelle moralisatrice, mettant en garde contre les désordres de la passion. Ses derniers mots ne laissent aucun doute à cet égard : la princesse de Montpensier « aurait été la plus heureuse » du monde « si la vertu et la prudence eussent conduit toutes ses actions » (p. 64).

 Bertrand Tavernier exalte au contraire la force de la passion amoureuse, qui pousse la princesse de Montpensier à se révolter contre les codes et les carcans de l’époque. Son héroïne conquiert sa liberté, même si c’est difficile et douloureux.

 Pour toutes ces raisons, le film n’est pas une simple adaptation cinématographique de la nouvelle de Mme de Lafayette, il en est une réécriture qui donne à l’œuvre de Bertrand Tavernier sa profondeur et sa valeur.

NOTES

 

1. Incipit : les premiers mots d’un texte et, par extension, les premiers paragraphes.

2. À l’époque classique (1660-1685), les bienséances dictent ce qu’il est convenable de dire en société, de montrer sur une scène au théâtre et d’écrire dans des récits. Les familiarités de langage, les allusions sexuelles et plus généralement tout ce qui avait trait au corps, ainsi que les scènes de violence, étaient bannis.

3. Humanisme : principal mouvement intellectuel du xvie siècle. Fondé sur une connaissance approfondie des littératures de l’Antiquité, il est aussi une philosophie et un idéal politique, cherchant le plus grand bien des hommes. La paix est l’une de ses aspirations les plus profondes.