Le contexte mouvementé d'Hernani

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Classe(s) : Tle L | Thème(s) : Hugo, Hernani (bac 2019-2020)
 

 Toute œuvre s’inscrit dans un contexte qu’il soit politique, idéologique, biographique ou littéraire (esthétique). Sa création puis sa réception (les réactions et interprétations qu’elle suscite) ne peuvent s’en abstraire, même si aucun contexte n’explique naturellement à lui seul sa naissance.

 C’est encore plus vrai pour Hernani. Hugo compose son drame après la censure de sa précédente pièce. Depuis le xviie siècle, le pouvoir a toujours cherché à contrôler la vie théâtrale. Or, depuis quelques mois, Hugo est dans une position politique personnelle mal perçue, voire suspecte. Hernani est sa réponse à ses censeurs et critiques.

LA CENSURE DE MARION DELORME (1829)

 En 1829, quelques mois avant Hernani, Hugo entreprend de faire jouer son premier grand drame romantique : Marion Delorme.

 L’action se déroule en France, au xviie siècle, sous le règne de Louis XIII. Marion est une courtisane aimée de deux hommes : un officier, Didier, qu’elle aime, et le marquis de Saverny, qu’elle méprise. Leur rivalité les fait s’affronter en duel, malgré les sévères interdits du cardinal de Richelieu, principal ministre de Louis XIII, qui cherche à en réduire la pratique. Arrêté, Didier est jugé et condamné à mort. Marion use de tous les moyens, y compris de ses charmes, pour le sauver. En vain. Contrairement au roi, Richelieu reste inflexible. Didier sera décapité1.

 La pièce est censurée. Hugo en appelle successivement au ministre de l’Intérieur Martignac, au Premier ministre Polignac, au roi Charles X enfin. À chaque fois il essuie un refus. L’interdiction de faire représenter Marion Delorme est maintenue.

 La raison avancée en est la pâle figure que fait Louis XIII dans la pièce : comme tous les Bourbons, c’est un ancêtre de Charles X, et on ne peut impunément malmener la figure royale. Pour atténuer ou compenser la rigueur de la mesure, le pouvoir propose à Hugo de tripler la pension2 royale qu’il touche depuis 1822. Hugo refuse avec éclat.

LE THÉÂTRE SOUS SURVEILLANCE

 Sous la Restauration (1815-1830) comme sous l’Ancien Régime, tout manuscrit doit, pour être édité, recevoir l’approbation de la censure et obtenir un « privilège » d’édition. Le contrôle est particulièrement strict en ce qui concerne le théâtre. Tragédies et drames abordent par définition des thèmes politiques. Le théâtre peut ainsi devenir une tribune redoutable pour le pouvoir. C’est le média de l’époque. Par le biais des sujets et des personnages, les dramaturges peuvent s’adresser aux spectateurs et façonner l’opinion publique. Tous les pouvoirs ont donc cherché à surveiller et à contrôler ce qui se jouait sur les scènes. Au xviiie siècle, Voltaire et Beaumarchais ont ainsi subi les foudres de la censure.

 En 1829-1830, la censure est sous l’autorité du ministère de l’Intérieur, où se trouve une « division des belles lettres, théâtres et journaux ». Ses avis débouchent sur trois cas de figure possibles : l’autorisation sans réserves, l’interdiction pure et simple, et la demande de modifications ou d’aménagements.

 Interdite de représentation, Marion Delorme ne peut donc être jouée sur aucune scène parisienne.

LA DÉLICATE POSITION POLITIQUE D’HUGO

 Comprenant que sa pièce est et restera interdite, Hugo n’insiste pas3. Il peut d’autant moins insister qu’il est alors dans un entre-deux politique. S’il est toujours royaliste, il l’est de moins en moins. Charles X le déçoit. Le rétablissement des privilèges de la noblesse et du clergé l’indigne. Le retour à la monarchie absolue4, comme si la Révolution française n’avait jamais eu lieu, le choque.

 En février 1829, Hugo a publié un bref roman, Le Dernier Jour d’un condamné, un brillant et implacable réquisitoire contre la peine de mort, contre les lois par conséquent qui la légitiment. C’est prendre parti contre l’État en faveur du droit le plus élémentaire de tout individu à vivre, quels que soient par ailleurs ses crimes. Aussi le roman a-t-il subi dès sa parution de violentes critiques. Si le Hugo poète, celui des Odes et ballades (1826-1828) ou des Orientales (1829), est apprécié et honoré, le Hugo romancier et dramaturge commence à devenir suspect.

 Pour autant, Hugo, encore royaliste, n’est pas déjà libéral. Sous l’étiquette de « libéral » se regroupent alors des gens de diverses sensibilités politiques : des partisans d’une monarchie parlementaire (à l’anglaise par exemple), des opposants à la personne et à l’action de Charles X, et des républicains. Pour ces libéraux, Hugo est encore trop monarchiste. Perdant des soutiens d’un côté, il n’en gagne donc pas beaucoup de l’autre.

LA NAISSANCE D’HERNANI (1830)

Hernani naît dans ce contexte et de ce contexte. Puisqu’il lui est impossible de parler d’un roi de France sinon en termes élogieux, Hugo parlera de la royauté mais en Espagne. L’action de sa nouvelle pièce se situera pour sa plus grande partie à Saragosse. L’Espagne est en outre un pays qui ne lui est pas totalement étranger. Enfant, il y a suivi son père officier lors de l’expédition militaire de Napoléon Ier (1808-1814)5. L’une des premières nuits qu’il y passa fut dans le village d’Ernani. Vingt ans plus tard, il en fait le titre de sa pièce en lui adjoignant l’initiale H – H comme Hugo. Ne pouvant ni ne souhaitant parler de la grandeur royale, il montrera la générosité d’un empereur et son sens de la responsabilité.

 Jouée sur une scène et devant un public français, la pièce qui souligne l’héroïsme de Charles Quint est une critique implicite, en creux, des petitesses d’un Charles X. Hernani est la réponse de Victor Hugo à la censure de Marion Delorme et à l’autoritarisme du pouvoir.

 

 

1. À l’époque, la guillotine n’existe pas. L’échafaud dont il est beaucoup question dans Hernani est une estrade où un bourreau tranche à la hache la tête du condamné.

2. Une pension est une gratification financière (on dirait aujourd’hui une subvention) que le pouvoir attribuait en principe annuellement à des artistes et écrivains qu’il jugeait importants ou proches de lui.

3. Marion Delorme sera jouée en 1831, parce qu’avec la fuite de Charles X, suite à la révolution de juillet 1830, la censure sera (provisoirement) supprimée.

4. La monarchie est dite absolue quand le roi concentre entre ses mains les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire.

5. À la suite d’un coup d’État fomenté par le futur Ferdinand VII, Charles IV est renversé. Le roi déchu appelle alors Napoléon Ier à l’aide.