Raison et croyance

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Classe(s) : Tle ST2S - Tle STI2D - Tle STL - Tle STMG | Thème(s) : La raison et la croyance
 

Raison et croyance

La valeur que nous accordons à la raison nous conduit souvent à opposer raison et croyance. Mais leurs rapports sont plus complexes.

1Quelques définitions

Le mot latin ratio, qui devient raison en français, exprime l’idée d’un rapport. Donner les raisons d’un acte, c’est mettre cet acte en rapport avec ses causes. Donner les raisons d’un événement ou d’un énoncé, c’est toujours le mettre en rapport avec quelque chose qui permet d’en comprendre l’existence, la forme ou le sens. Dans la mesure où penser revient pour nous, le plus souvent, à chercher de tels rapports, la pensée peut être appelée la Raison.

Lorsque nous sommes parvenus à mettre en rapport un comportement ou un propos avec quelque chose qui explique pourquoi cela s’est produit ainsi, on dit que ce comportement ou ce propos sont rationnels. L’impossibilité de les mettre en rapport avec une raison d’exister les fait apparaître comme irrationnels. Parler d’irrationnel risque donc souvent d’être la simple conséquence de notre incapacité à raisonner sur un événement, c’est-à-dire à le rapporter à des antécédents.

 

« Rien n’est sans raison ». 
On appelle cet énoncé le principe de raison. Il a été formulé explicitement pour la première fois par Leibniz à la fin du xviie siècle. Selon Heidegger (1889-1976), ce principe donne son orientation fondamentale à la pensée européenne depuis l’Antiquité grecque. Même les dieux de nos religions semblent se soumettre à son exigence.

Des actes ou des propos sont dits raisonnables lorsque leur auteur nous semble les avoir accomplis en tenant compte de tout ce avec quoi ils sont en rapport, et particulièrement avec leurs conséquences. Il est déraisonnable de consommer autant d’énergie que nous le faisons car nous négligeons alors le réchauffement climatique qui en est la conséquence. Mais pour qu’une conduite soit raisonnable, il faut de plus qu’elle respecte certaines règles ou lois en vigueur dans une société. Celui qui conduit très vite ne peut être dit raisonnable, même s’il a conscience des conséquences, car il enfreint les lois. Une conduite raisonnable est donc une conduite conséquente avec elle-même et respectueuse des principes d’une société.

2Comment la raison vient-elle limiter la croyance ?

Leibniz (1646-1716) affirme que « la raison est la vérité connue dont la liaison avec une autre moins connue fait donner notre accord à cette dernière ». Leibniz indique ici que la fonction de la raison est de permettre de donner notre accord et donc de reconnaître comme vraie une proposition jusqu’alors douteuse. Si je vois qu’il y a de la fumée au loin, et si je sais qu’il n’y a pas de fumée sans feu, j’ai une raison de dire qu’il y a du feu au loin, alors que je ne le vois pas. Ce qui était une simple croyance devient une certitude grâce à la raison. La fonction première de la raison est donc de transformer en certitudes les croyances dont on peut rendre raison, et d’éliminer les autres.

Une raison est nécessaire quand la vérité d’une proposition ne se montre pas immédiatement : il faut alors la dé-montrer. La démonstration fait apparaître la vérité d’une proposition comme la conséquence nécessaire de vérités préalablement connues. C’est un travail en trois temps, dont la forme la plus simple est appelée syllogisme.

Exemple : Socrate est un homme, or les hommes sont mortels, donc Socrate est mortel.

Dans cet exemple, on admet sans le dire que ce qui est vrai d’une totalité (les hommes) est vrai de chacun de ses éléments (Socrate). C’est un principe qui nous paraît logique. La Logique est l’ensemble des principes au moyen desquels nous construisons nos raisonnements.

Les croyances religieuses sont particulièrement menacées par la raison. Karl Marx analyse la croyance en un dieu créateur, juge des hommes dans l’au-delà, comme le moyen par lequel les hommes sont conduits à accepter leur vie misérable sur terre pour ne pas remettre en cause l’ordre social (puisque la vraie vie serait ailleurs). En mettant ainsi en rapport cette croyance avec une stratégie de domination, il espère la faire reculer.

3Mais la raison n’élimine pas toute possibilité de croyance

Dans la Critique de la raison pure, Kant montre qu’il ne peut y avoir aucune connaissance rationnelle du divin, car la connaissance doit toujours commencer par l’expérience, c’est-à-dire par des données observables. Il s’oppose ainsi à l’idée de religion naturelle, selon laquelle la raison pourrait par elle-même atteindre la connaissance du divin. Il y a une séparation radicale entre croyance et raison, qui a tout de même pour conséquence chez Kant de laisser une place à la croyance, pourvu qu’elle ne se prétende pas fondée en raison.

Si le travail de la raison s’exprime particulièrement sous la forme de la démonstration, la valeur des raisonnements dépendra d’abord de la fiabilité des principes qui servent de fondements. Or ces principes ne peuvent pas eux-mêmes être fondés, il faut y croire : « il est évident que les premières propositions que l’on voudrait prouver en supposeraient d’autres qui les précédassent, et ainsi il est clair qu’on n’arriverait jamais aux premières » (Pascal). C’est la raison elle-même qui semble ici, pour sa propre mise en route, impliquer de la croyance.

 

Les démonstrations scientifiques reposent aussi nécessairement sur des fondements non prouvés. Mais la science les considère comme des hypothèses, c’est-à-dire des énoncés posés pour servir à raisonner, sans qu’aucune croyance en leur vérité ou fausseté leur soit associée. Par cette méthode hypothético-déductive, la science prétend échapper à la critique de la raison exprimée par Pascal.

Nietzsche (1844-1900) propose une critique plus radicale des prétentions de la raison. Il souligne que si nous valorisons davantage la raison que la croyance, c’est parce qu’elle seule assure la vérité. Nous pensons donc que rien n’a davantage de valeur que la vérité, et c’est pourquoi nous raisonnons. Mais il est impossible de prouver que la vérité a une telle valeur, puisque pour prouver, il faut déjà valoriser la vérité. Nietzsche affirme donc que la raison s’enroule autour de la croyance fondamentale en la valeur suprême de la vérité.

Les importants progrès de la science et des techniques au cours du xixe siècle ont conduit plusieurs penseurs à affirmer que le temps de la croyance allait s’achever pour laisser place au règne de la raison. La philosophie d’Auguste Comte (1798-1857), appelée positivisme, exprime en partie cette thèse (cette croyance ?).

Comte affirme que toute société passe par trois âges. Il y a d’abord un âge religieux, dans lequel l’imagination domine presque sans retenue, puis l’âge métaphysique dans lequel la raison se développe mais ne peut s’appuyer sur aucun fait ni aucune expérience, et enfin l’âge scientifique ou âge positif. À ce stade ultime de l’évolution, qui pourra lui-même évoluer indéfiniment, l’homme raisonne à partir des faits observés et des théories qu’il imagine pour les expliquer, afin de connaître les lois de la nature.

 

Il faut remarquer que l’Ancien Testament, qui est à l’origine du judaïsme, du christianisme et de l’islam, commence par le récit de la Genèse, qui prétend expliquer comment l’univers a été créé. Même si les sciences ont montré que cette description n’est pas juste, la Genèse inscrit tout de même un souci de rendre raison de tout ce qui est au commencement de la religion. C’est pourquoi Comte considérait que lorsque les religions deviennent monothéistes (croyance en un dieu unique), on n’est plus très loin de sortir de l’âge religieux pour aller vers l’âge positif.

Mais le positivisme de Comte n’est pas un hyper-rationalisme. Comte rappelle d’abord que sans la religion, l’imagination ne se serait pas développée. Or, le scientifique doit pouvoir imaginer des théories nouvelles pour expliquer ce qui reste incompris (même si ces théories doivent ensuite être rationnellement vérifiées). Mais Comte montre surtout que la science ne pourra jamais éliminer la croyance religieuse car elle ne répond pas aux questions portant sur l’origine première ou sur la destination dernière de ce qui existe. Tant que ces questions resteront présentes à l’esprit des hommes, la croyance religieuse ne disparaîtra pas. Peut-on penser que la science sera capable de dissoudre ces questions, en montrant qu’elles n’ont guère d’importance ?

4Les degrés de la croyance

Dans la Critique de la raison pure (1781), Kant propose de distinguer l’opinion, la foi et la science comme trois degrés de la croyance : « L’opinion est une croyance qui a conscience d’être insuffisante aussi bien subjectivement qu’objectivement. Si la croyance n’est que subjectivement suffisante et si elle est en même temps tenue pour objectivement insuffisante, elle s’appelle foi. Enfin, la croyance suffisante aussi bien subjectivement qu’objectivement s’appelle science. La suffisance subjective s’appelle conviction (pour moi-même) et la suffisance objective certitude (pour tout le monde) ».

Kant considère ici que toute pensée est une certaine croyance, une certaine manière de tenir pour vrai ce que je pense (sans quoi ce n’est pas cela que je penserais, mais plutôt autre chose). Mais la croyance peut être plus ou moins ferme :

– c’est une opinion quand sa vérité ne me paraît suffisante ni à mes yeux ni aux yeux des autres. C’est pourquoi Kant dit qu’elle est insuffisante subjectivement et objectivement. C’est aussi pourquoi les opinions sont fragiles et changent souvent ;

– c’est de la foi quand sa vérité me suffit sans me permettre de penser que tout le monde devrait la reconnaître aussi comme vraie. Le sujet pensant affirme ici que la croyance lui paraît suffisamment fondée subjectivement, tout en reconnaissant qu’objectivement cela ne donne pas de certitude. C’est pourquoi la foi doit être tolérante et admettre que l’incroyance ou d’autres croyances sont légitimes ;

– c’est de la science lorsque sa vérité non seulement me convainc, mais me paraît devoir être acceptée par tous, comme lorsque je dis que 2 et 2 font 4. Je sais bien qu’en fait, certaines personnes comptent mal et ne donneront pas ce résultat, mais je pense pourtant que tout le monde devrait parvenir à ce résultat.