Un antiroman

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Classe(s) : Tle L | Thème(s) : Gide : Les Faux-Monnayeurs, Journal des faux-monnayeurs (bac 2017-2018)
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&nbsp Jean-Paul Sartre fut le premier à qualifier Les Faux-Monnayeurs d&rsquo &laquo &nbsp antiroman&nbsp &raquo . Depuis, ce qualificatif a souvent été repris. &laquo &nbsp Antiroman&nbsp &raquo , Les Faux-Monnayeurs le sont en effet parce qu&rsquo ils s&rsquo inscrivent contre l&rsquo héritage romanesque du xixe siècle. Un triple rejet les caractérise&nbsp : celui des conventions romanesques, celui de l&rsquo illusion romanesque et celui de certains types de romans.

LE REJET DES CONVENTIONS ROMANESQUES

&nbsp Les Faux-Monnayeurs ne respectent aucun des codes de l&rsquo écriture d&rsquo un roman&nbsp : l&rsquo intrigue n&rsquo en est pas unique, le récit n&rsquo en est pas linéaire et le narrateur n&rsquo en est ni unique ni omniscient.

&nbsp Pas d&rsquo intrigue unique

&nbsp Le roman du xixe siècle centrait le plus souvent l&rsquo action autour d&rsquo un seul personnage, qui donnait alors son nom au titre de l&rsquo œuvre&nbsp : Le Père Goriot de Balzac, Madame Bovary de Flaubert ou Nana de Zola. Rien de tel ne se produit dans Les Faux-Monnayeurs&nbsp : l&rsquo intrigue en est foisonnante, tour à tour policière, sentimentale, éducative, riche en questions sur la création romanesque. Ses fils en sont ainsi divers et nombreux. Elle relate tout autant l&rsquo histoire d&rsquo Édouard que de Passavant, d&rsquo Olivier que de&nbsp Bernard.

&nbsp Quel en est même le thème principal&nbsp ? Celui de la fausse monnaie, comme le suggère le titre&nbsp ? Celui de la création romanesque, ainsi que le laisse entendre le &laquo &nbsp Journal&nbsp &raquo d&rsquo Édouard&nbsp ? Celui de l&rsquo amitié, de l&rsquo homosexualité, du procès des institutions du mariage et de la famille&nbsp ? Ce sont autant de thèmes &shy importants. &laquo &nbsp Il&nbsp n&rsquo y a pas, à proprement parler, un seul centre à ce livre&nbsp &raquo , reconnaît Gide dans son Journal des faux-monnayeurs (II,&nbsp août&nbsp 1921, p.&nbsp 51). Même si son propos concernait en priorité des questions d&rsquo esthétique, celui-ci peut s&rsquo étendre à toute &shy l&rsquo intrigue, dont les facettes sont multiples.

&nbsp Pas de linéarité du récit

&nbsp Le récit n&rsquo est pas davantage linéaire. Un roman de facture traditionnelle l&rsquo organise telle une ligne droite, allant d&rsquo un début à une fin. Les Faux-Monnayeurs brisent cette trajectoire chronologique, soit par des anticipations soit par des remontées dans le temps.

&nbsp Il y a anticipation quand il est fait par avance allusion à des faits futurs&nbsp ainsi de ce commentaire du narrateur&nbsp : &laquo &nbsp Quand Édouard le retrouvera [Olivier], il sera trop tard, j&rsquo en ai peur&nbsp &raquo (F.-M., 2e partie, VII, p.&nbsp 217). À ce moment-là, Olivier est avec Passavant et il n&rsquo est donc pas question de ses retrouvailles avec Édouard.

&nbsp Les remontées dans le temps sont de leur côté très fréquentes, tout journal intime étant par définition rétrospectif. Édouard consigne ainsi le 1er&nbsp novembre des événements qui se sont déroulés deux semaines auparavant (1re partie, XI, p.&nbsp 89). La cérémonie du mariage de Laura à laquelle nous, lecteurs, assistons au chapitre&nbsp XII de la première partie (p.&nbsp 100-102), s&rsquo est en réalité déroulée avant même le début du roman.

&nbsp Enfin Les Faux-Monnayeurs ne comportent pas d&rsquo épilogue clair. Ce qui est censé être une fin ouvre sur l&rsquo avenir&nbsp (3e partie, XVIII, p.&nbsp 378).

&nbsp Pas de narrateur unique et omniscient

&nbsp Tout récit suppose un narrateur, qui prend en charge la narration. Traditionnellement, il est invisible et omniscient&nbsp : on ne le voit jamais et il sait tout des personnages, même leurs pensées les plus intimes.

&nbsp Dans Les Faux-Monnayeurs, le narrateur est loin d&rsquo être unique. Plusieurs personnages assument tour à tour cette fonction&nbsp : par lettre ou lors d&rsquo une conversation ils racontent à un tiers ce que leurs proches deviennent. Gide lui-même intervient directement à la première personne&nbsp ! Et ce n&rsquo est pas pour jouer les omniscients, bien au contraire. Ici, il avoue son ignorance. Il ne sait pas par exemple où Bernard a dîné, ni même s&rsquo il a dîné (1re partie, II, p.&nbsp 32)&nbsp il ignore également comment Vincent et Passavant se sont connus (1re partie, IV, p.&nbsp 43). Là, il reconnaît son embarras&nbsp : &laquo &nbsp Laura, Douviers, La Pérouse, Azaïs&hellip que faire avec tous ces gens-là&nbsp ? Je ne les cherchais point&nbsp c&rsquo est en suivant Bernard et Olivier que je les ai trouvés sur ma route&nbsp &raquo (2e partie, VII, p.&nbsp 218).

LE REJET DE L&rsquo ILLUSION ROMANESQUE

&nbsp Au xixe siècle, le roman, notamment réaliste, prétendait donner une image fidèle de la réalité, voire en fournir une explication scientifique. Cette prétention n&rsquo est pour Gide qu&rsquo une illusion. Il&nbsp la dénonce en mettant l&rsquo accent sur l&rsquo importance du hasard, en mettant en garde contre les explications psychologiques toutes faites, en s&rsquo insurgeant contre le réalisme de Balzac et le naturalisme de Zola.

&nbsp Le hasard contre la logique

&nbsp Le plus souvent dans les romans, les événements s&rsquo enchaînent inéluctablement les uns aux autres, créant ainsi une apparence de vraisemblance. Chez Gide, à l&rsquo inverse, le hasard joue un rôle important. En voici quelques exemples&nbsp :

&nbsp Édouard met sa valise à la consigne de la gare Saint-Lazare et en fait, par inadvertance, tomber le récépissé de dépôt. Premier hasard&nbsp : Bernard s&rsquo en aperçoit, le ramasse. Second hasard&nbsp : au moment de récupérer la valise à la consigne, il s&rsquo aperçoit qu&rsquo il n&rsquo a pas un sou en poche pour en régler le coût. Et, soudain, voilà qu&rsquo il trouve &laquo &nbsp une petite pièce de dix sous oubliée depuis on ne sait quand, là, dans le gousset1 de son gilet&nbsp &raquo (1re partie, X, p.&nbsp 86-87). La succession des faits est logique, leur vraisemblance douteuse&nbsp : le hasard fait trop bien les choses&nbsp !

&nbsp De même l&rsquo enfant qu&rsquo Édouard surprend en train de voler un livre se révèle être son neveu que de surcroît il n&rsquo avait jamais vu jusqu&rsquo ici, bien qu&rsquo il ait souvent rendu visite à sa sœur (1re partie, XI, p.&nbsp 93). Et&nbsp comme par hasard, serait-on encore tenté de dire, Strouvilhou a séjourné dans le même village suisse (Saas-Fée) et dans le même hôtel qu&rsquo Édouard, Laura et Bernard (2e partie, III, p.&nbsp 191)&nbsp !

&nbsp Contre les explications psychologiques toutes faites

&nbsp &laquo &nbsp L&rsquo analyse psychologique a perdu pour moi tout intérêt du jour où je me suis avisé que l&rsquo homme éprouve ce qu&rsquo il s&rsquo imagine éprouver. De là à penser qu&rsquo il s&rsquo imagine éprouver ce qu&rsquo il éprouve&hellip &nbsp &raquo , note Édouard dans son &laquo &nbsp Journal&nbsp &raquo (1re partie, VIII, p.&nbsp 76). Autrement dit, la subjectivité (ce qu&rsquo on ressent, imagine) façonne les comportements&nbsp : &laquo &nbsp Dans le domaine des sentiments, le réel ne se distingue pas de l&rsquo imaginaire&nbsp &raquo (p.&nbsp 76).

&nbsp Preuve en est Bernard qui, confondant compassion et passion, croit sincèrement aimer Laura (2e partie, IV, p.&nbsp 194) pour ensuite très vite se détacher d&rsquo elle. Ou Olivier qui se trompe sur lui-même en croyant pouvoir aimer Passavant. Les explications psychologiques sont le plus souvent superficielles, alors que &laquo &nbsp le plus petit geste exige une motivation infinie&nbsp &raquo (J.F.-M., I, 7&nbsp décembre 1921, p.&nbsp 47). C&rsquo est cette &laquo &nbsp motivation&nbsp &raquo que Gide recherche en croisant les regards et les points de vue sur une même action.

&nbsp La psychanalyse, théorie et pratique alors nouvelles, le laisse également sceptique. Contrairement au docteur Sophroniska, Édouard ne pense pas que les troubles dont souffre Boris proviennent d&rsquo un refoulement dans l&rsquo inconscient d&rsquo &laquo &nbsp un gros secret honteux&nbsp &raquo (2e partie, II, p.&nbsp 178). La méthode employée &ndash faire remonter ce &laquo &nbsp secret&nbsp &raquo à la surface &ndash possède ses limites ou ses dangers. Le risque est en effet grand de suggérer à Boris ce que la doctoresse veut qu&rsquo il dise (p.&nbsp 176).

&nbsp Contre le réalisme balzacien et le naturalisme de Zola

&nbsp Les Faux-Monnayeurs ne se présentent pas enfin comme un roman réaliste. Tout en reconnaissant le génie et la puissance créatrice de Balzac qui prétendait faire &laquo &nbsp concurrence à l&rsquo état civil&nbsp &raquo , Édouard (et Gide) se refuse absolument à le faire à son tour&nbsp : &laquo &nbsp Qu&rsquo ai-je affaire à l&rsquo état civil&nbsp ! [&hellip ]&nbsp civile ou pas, mon œuvre prétend ne concurrencer rien&nbsp &raquo s&rsquo exclame-t-il (2e partie, III, p.&nbsp 183).

&nbsp La démarche naturaliste qu&rsquo adopte Zola pour donner une description scientifique, objective, du réel, ne le convainc pas davantage&nbsp : &laquo &nbsp &ldquo Une tranche de vie&rdquo , disait l&rsquo école naturaliste. Le grand défaut de cette école, c&rsquo est de couper sa tranche toujours dans le même sens&nbsp dans le sens du temps, en longueur. Pourquoi pas en largeur&nbsp ? ou en profondeur&nbsp ? Pour moi, je voudrais ne pas couper du tout&nbsp &raquo (2e partie, III, p.&nbsp 184).

&nbsp Gide n&rsquo emploie ainsi aucun des procédés en usage dans les romans du xixe siècle pour donner au lecteur l&rsquo illusion du vrai et de la réalité.

LE REJET DE DEUX GRANDS TYPES DE ROMANS

&nbsp Gide se moque enfin de certains types de romans, très en vogue à la fin du xixe siècle et au début du xxe&nbsp : le roman d&rsquo aventures d&rsquo une part&nbsp et le roman sentimental de l&rsquo autre. Il le fait en utilisant le procédé de la parodie (de l&rsquo imitation volontairement&nbsp caricaturale).

&nbsp Une parodie des romans d&rsquo aventures

&nbsp Les Faux-Monnayeurs accumulent des événements que l&rsquo on trouve ordinairement dans les romans d&rsquo intrigue. On y trouve en effet&nbsp : deux suicides, l&rsquo un raté (avec La Pérouse), l&rsquo autre réussi (avec Boris), deux naufrages (ceux de La Bourgogne et du bateau de Vincent), un assassinat (Lilian Griffith noyée par Vincent), un trafic de fausse monnaie, une affaire de mœurs, la préparation d&rsquo un chantage&hellip Cela fait beaucoup dans un roman dont l&rsquo un des centres d&rsquo intérêt est une réflexion d&rsquo ordre esthétique (sur les problèmes du roman).

&nbsp Gide se moque ainsi des dérives auxquelles le genre romanesque peut conduire. Il montre au passage sa virtuosité à dominer cette accumulation d&rsquo événements. Chez lui, le moindre fait, d&rsquo apparence banale sur le moment, prend plus tard sa pleine signification. Quoi de plus normal que le vieux La Pérouse aille s&rsquo installer à la pension pour ne plus être seul&nbsp ? Mais en déménageant de chez lui, il emporte le revolver avec lequel Boris se tuera. Parfois les événements paraissent être des préfigurations ou des ébauches de ce qui se produira ensuite. Lilian Griffith est ainsi une rescapée du naufrage de La Bourgogne pour finir noyée en Afrique.

&nbsp Une parodie du roman sentimental

&nbsp Fort en vogue depuis la seconde moitié du xixe siècle, en raison notamment du roman-feuilleton, le roman sentimental visait à émouvoir en jouant sur les malheurs de l&rsquo amour. Les Faux-Monnayeurs en sont également la caricature. Profitendieu père et Douviers sont des maris trompés. Pauline Molinier est à la fois une épouse trompée et une mère qui se sacrifie pour ses enfants. Laura est une femme abandonnée et adultère. Bernard est un bâtard, qui finira par aimer son père officiel. Passavant, lui, se conduit en fils indigne. Rachel, qui deviendra aveugle, se sacrifie pour ses parents.

&nbsp Si Gide voyait dans Les Faux-Monnayeurs son unique et seul roman, celui-ci marque, par son rejet des habitudes et conventions romanesques, une date importante dans l&rsquo évolution même du genre romanesque et dans l&rsquo analyse de ses spécificités.

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NOTES

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1. Petite poche.