Un événement littéraire

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Classe(s) : Tle L | Thème(s) : Hugo, Hernani (bac 2019-2020)
 

 La création d’Hernani le 25 février 1830 est une date majeure de l’histoire théâtrale du xixe siècle. Avec la « bataille » qu’elle suscita, la pièce fait par excellence figure d’événement littéraire. Ce n’était certes pas la première fois qu’une œuvre provoquait tant de remous. Au xviie siècle, Le Cid de Corneille (1637) fut à l’origine d’une « querelle » opposant gardiens de la tradition et partisans d’une plus grande liberté, obligeant même la jeune Académie Française à intervenir dans le débat. Au xviiie siècle, dans le domaine musical, éclata en 1752 une « querelle des Bouffons » dressant les partisans de la nouvelle musique italienne contre les défenseurs de la musique française. Les esprits furent « plus échauffés que s’il se fût agi d’une affaire d’État1 ». De telles « batailles » restent toutefois peu fréquentes : elles se produisent une ou deux fois par siècle et constituent des événements. Quelles sont les conditions de leur naissance ? Quelles ruptures introduisent-ils ? Comment passe-t-on du ressenti à l’écriture ? Quel regard enfin porte-t-on sur eux ? Ce sont toutes ces questions qu’il convient d’examiner.

LES CONDITIONS DE SA NAISSANCE

 Un « événement littéraire » ne naît pas par hasard : il doit bénéficier d’un retentissement médiatique. C’est une condition nécessaire, mais insuffisante, dans la mesure où il s’accompagne de divers conflits.

 Le retentissement médiatique :  une condition nécessaire…

Hernani fut sans conteste l’événement de la saison théâtrale 1829-1830. Tout le monde ou presque en parla. Pendant plusieurs semaines, les spectateurs vinrent nombreux manifester leur admiration ou leur désapprobation. Et ils le firent bruyamment ! Les journaux en rendirent régulièrement compte. C’était un sujet de conversation dans les salons mondains, et d’inquiétude dans les milieux du pouvoir. Preuve de son succès, des parodies circulèrent très vite. Il n’y a pas d’événement littéraire silencieux.

 … mais une condition insuffisante

 Si l’écho médiatique est une condition nécessaire, il n’en est pas toutefois la condition suffisante. Une œuvre (un roman, une poésie, une pièce de théâtre) peut scandaliser, faire en conséquence parler d’elle, sans qu’il s’agisse pour autant d’un événement marquant, qui mérite de rester dans les annales. Il ne s’agit pas davantage du lancement ou de la fabrication d’un « best-seller », qui relève d’un « coup » éditorial et pas nécessairement de la littérature.

 Des conflits sous-jacents

 Autant dans la pièce que dans la salle de la Comédie-Française et à l’extérieur de celle-ci, Hernani déclencha et aviva une série d’affrontements, qui n’étaient pas tous littéraires.

 • Un conflit générationnel. Comme dans la pièce où s’opposent deux générations (celle de don Ruy Gomez et celle d’Hernani), les partisans d’Hugo étaient plutôt jeunes. Lui-même n’a que 28 ans ; Gérard de Nerval, futur poète des Filles du feu et des Chimères (1854) en a 20 ; Théophile Gautier, le plus ardent de tous, 19 ; avec ses 30 ans, le peintre Delacroix fait presque figure d’ancien.

 Née trop tard pour avoir vécu la Révolution ou participé à l’épopée napoléonienne, cette jeune génération, déçue par la Restauration, aspirait à quelque chose de nouveau et d’enthousiasmant. Ses adversaires se recrutaient plutôt dans les générations plus âgées, plus préoccupés de maintenir ou de retrouver leurs privilèges. Tout ce qui bouleversait l’ordre établi ne pouvait que les choquer.

 • Un conflit politique. Aussi ce premier conflit déborde-t-il sur un autre, très politique. La censure dont Marion Delorme fut victime et dont Hernani eut à souffrir est par essence un acte politique. Décision du pouvoir, elle est à son service. Hugo ne s’y trompait d’ailleurs pas quand il écrivait le 5 janvier 1830 au ministre de l’Intérieur : « La censure est mon ennemie littéraire, la censure est mon ennemie politique ». En outre, sa pièce ne ménage guère le système de la monarchie héréditaire pour sembler lui préférer un système électif. Les « ultras » et même les monarchistes modérés ne pouvaient qu’être furieux. Bien qu’il n’en fût qu’au début de sa carrière, le dramaturge Hugo était politiquement suspect.

LA CRÉATION D’UNE RUPTURE

 En tant qu’événement littéraire, Hernani opère une révolution dramaturgique, d’autant plus forte qu’elle est facile à mémoriser.

 Une révolution dramaturgique…

Hernani rompt avec éclat avec la tragédie classique du xviie  siècle et néoclassique du xviiie siècle, dont il précipite la chute. Sa dramaturgie et son écriture en prennent systématiquement le contrepied. Non qu’Hugo ne les estime pas (bien au contraire !), mais parce que leur temps lui semble révolu. Ainsi qu’il l’écrit dans la préface de sa pièce : « À peuple nouveau, art nouveau. Tout en admirant la littérature de Louis XIV si bien adaptée à sa monarchie, elle saura bien avoir sa littérature propre et personnelle et nationale, cette France actuelle, cette France du xixe siècle, à qui Mirabeau2 a fait sa liberté et Napoléon sa puissance. »

 … facile à mémoriser

 L’événement fut d’autant mieux ressenti qu’il possédait tous les ingrédients propres à marquer les esprits. C’était une « bataille », un « scandale » et une date ronde (1830) qui, sur le plan politique, précédait de quelques semaines la Révolution de 1830, des « Trois Glorieuses » (les 27, 28 et 29 juillet). Depuis et jusqu’à nos jours, dans les manuels d’histoire littéraire, Hernani et sa « bataille » restent l’acte de naissance du drame romantique, un bulletin de victoire sur le théâtre classique.

DU RESSENTI À L’ÉCRITURE

 Mais qui décide qu’un « fait » est un « événement » ? Quels en sont les narrateurs et comment le racontent-ils ?

 Le sentiment de quelque chose d’important

 La « bataille » débuta… avant « la bataille ». On en parla avant qu’elle eût commencé. Chaque camp s’y préparait. Selon sa fille, Hugo tient à sa « claque » des propos dignes d’un chef militaire : « La bataille qui va s’engager à Hernani est celle des idées, du progrès. C’est une lutte en commun. Nous allons combattre cette vieille littérature crénelée, verrouillée3 ». Même en faisant la part de la grandiloquence4 du propos, il reste qu’Hugo et ses soutiens s’attendaient à une confrontation musclée, et même l’espéraient. De son côté, la censure n’avait autorisé la pièce que pour mieux en précipiter la chute. Chaque camp en appelait à l’opinion publique.

 Les narrateurs de la « bataille d’Hernani »

 Littéraire ou non, tout « événement » possède ses rapporteurs. Autrement dit, qui en parle ? Dans le cas d’Hernani, quel camp en assume la relation ? La censure n’a pas pour habitude de se répandre en livres et pamphlets. Quand elle mène campagne, c’est en sous-main. Seuls les journaux favorables au pouvoir publièrent des articles hostiles, mais brefs et éphémères. Les relations les plus étendues proviennent d’Hugo et de ses amis, notamment de sa fille Adèle, auteur d’un Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (1863) et d’un soutien de la première heure, Théophile Gautier5, auteur d’une Histoire du romantisme (1874). Plus de quarante ans plus tard, Gautier en conservera encore un souvenir émerveillé : « Hernani a été ce que fut Le Cid pour les contemporains de Corneille. Tout ce qui était jeune, vaillant, amoureux, poétique en reçut le souffle6 ». Pour l’essentiel, l’événement a été relaté par le camp des « vainqueurs ».

 Une écriture épique de l’événement

 Si tout événement est un fait, il est aussi une écriture. Comment le relate-t-on ? Sur quel registre ? Avec quels champs lexicaux ? Maintes fois racontée, la « bataille » le fut presque exclusivement sur le mode épique. À la veille de la deuxième représentation, selon sa fille, Hugo « rassembla » ses « capitaines » : « Cette vaillante jeunesse fut dans la joie de retourner à Hernani, d’y combattre. Elle était à moitié contente d’avoir triomphé sans lutte à la première représentation ». Théophile Gautier recourt à un champ lexical voisin. Les soutiens d’Hugo ne formaient pas, dit-il, « un ramassis de truands sordides, […] mais bien les chevaliers de l’avenir, les champions de l’idée, les défenseurs de l’art libre ; et ils étaient beaux, libres et jeunes ». Pour son inscription dans la mémoire collective, l’écriture de l’événement compte autant que les faits eux-mêmes.

LE REGARD D’AUJOURD’HUI SUR L’« ÉVÉNEMENT »

 À près de deux siècles de distance, l’événement que fut Hernani peut paraître démesuré, excessif. Le regard porté sur lui se modifie et parfois s’étonne. Peut-être faut-il en repenser la définition.

 Un regard étonné

Hernani méritait-il une telle « bataille » ? À y regarder de plus près en effet, la critique de la tragédie classique n’avait rien de nouveau en 1830. Bon nombre de griefs adressés à la dramaturgie classique avaient été formulés dès le xviie siècle : Corneille se plaignait déjà des contraintes des unités de lieu et de temps, qu’il ne respecta pratiquement jamais. Au xviiie siècle, le drame bourgeois, initié par Diderot, avait reproché à la tragédie classique son caractère désuet, ennuyeux, son soutien à la monarchie et même son immoralisme. Dès 1823, Stendhal avait poursuivi le procès dans son Racine et Shakespeare. Ajoutons enfin que la dernière tragédie vraiment classique datait de 17947 ! Dans ces conditions, Hernani est-il vraiment un « événement littéraire » ?

 Vers une redéfinition de l’« événement  littéraire »

Hernani l’est en définitive doublement : parce qu’il fut vécu comme tel par ses participants, et parce qu’il reste une date commode dans l’histoire littéraire. Sa « bataille » joue le rôle d’aide-mémoire : comme en 1820, les Méditations poétiques de Lamartine sont dans la mémoire collective (et scolaire) l’acte de naissance du romantisme, comme Un enterrement à Ornans du peintre Courbet marque en 1850 les débuts du réalisme, Hernani marque en 1830 ceux du drame romantique. C’est commode et utile. Mais c’est peut-être un peu rapide pour une réflexion plus profondément littéraire.

 Aujourd’hui, l’« événement littéraire » semble davantage résider dans une écriture radicalement nouvelle, modifiant le regard non seulement sur les œuvres mais sur la manière même de penser le monde : comme cela fut le cas en poésie avec Baudelaire ou Apollinaire ou, au théâtre, avec la révolution dramaturgique opérée dans les années 1950 par Beckett et Ionesco. C’est une définition plus exigeante de « l’événement littéraire » qui le plus souvent se constate après coup.

 

 

1. Jean-Jacques Rousseau, Lettre sur la musique française (1753).

2. Mirabeau (1749-1791) lutta contre la pratique des lettres de cachet (de l’internement arbitraire), dont il fut lui-même victime ; et il participa à la rédaction de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789).

3. Adèle Hugo, Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (1863).

4. Est grandiloquent ce qui relève de l’emphase, des déclarations pompeuses.

5. Sur La première d’Hernani. Avant la bataille (1903) du peintre Albert Besnard, on peut voir Théophile Gautier, reconnaissable au gilet rouge qu’il portait pour l’occasion, incitant à huer les bourgeois. Gautier fut le plus enthousiaste des défenseurs d’Hugo.

6. Théophile Gautier, Histoire du romantisme (1874).

7. Cette dernière tragédie classique, officiellement cataloguée comme telle, est ­l’Agamemnon de Lemercier.