Un roman d'apprentissage

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Classe(s) : Tle L | Thème(s) : Gide : Les Faux-Monnayeurs, Journal des faux-monnayeurs (bac 2017-2018)
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&nbsp Très pratiqué au xixe&nbsp siècle, le roman d&rsquo apprentissage retrace l&rsquo itinéraire d&rsquo adolescents ou de très jeunes gens se confrontant aux réalités de la vie, qu&rsquo ils apprennent à connaître et qui leur permettent de se connaître. Les Faux-Monnayeurs en possèdent les principales caractéristiques. Nombre de ses personnages sont en devenir, commencent à se confronter à la vie, pour des résultats toutefois ambigus.

DES PERSONNAGES EN DEVENIR

&nbsp Des jeunes gens découvrent la liberté et, entre ambition et révolte, sont pleins de rêves.

&nbsp De jeunes personnages

&nbsp Beaucoup d&rsquo entre eux sont des adolescents, plus ou moins grands. Benjamin de la famille Molinier, Georges est le plus jeune d&rsquo entre eux, comme l&rsquo est Caloub chez les Profitendieu. Comme eux, Ghéridanisol, Philippe Adamanti, Gontran Passavant, qui fréquentent la pension Azaïs-Vedel, sont des lycéens, tout comme Armand ou Sarah. Passant leur baccalauréat, Bernard et son ami Olivier ont dans les 17-18 ans.

&nbsp La frontière entre ce monde de la jeunesse et celui des adultes est parfois floue. Achevant ses études de médecine (F.-M., 1re&nbsp partie, IV, p.&nbsp 44), Vincent appartient encore un peu au premier qu&rsquo il est en train de quitter et déjà au second, où il commence d&rsquo entrer. Il représente un cas limite. Au-delà, c&rsquo est franchement le monde adulte. Un peu plus âgé que Vincent (p.&nbsp 43), Passavant et Édouard, qui a 38 ans (1re partie, XII, p.&nbsp 105), en font partie.

&nbsp Une découverte de la liberté

&nbsp Tous sont en rupture, plus ou moins complète, avec le monde protégé de l&rsquo enfance. La rupture la plus brutale est celle de Bernard qui, apprenant sa bâtardise, quitte le domicile familial. Matériellement et symboliquement, il ne sait où aller. Mais au moins sa bâtardise le libère de tout et le délivre de toute&nbsp reconnaissance.

&nbsp Olivier qui, lui, reste chez ses parents et que sa mère vient embrasser chaque soir dans sa chambre (1re partie, III, p.&nbsp 33), découvre l&rsquo ivresse de passer des vacances hors de sa famille, grâce à Passavant (2e partie, VI, p.&nbsp 208).&nbsp Être en devenir (1re partie, XI, p.&nbsp 92), Georges s&rsquo affranchit de toute règle sociale ou morale. Son besoin de s&rsquo affirmer lui fait confondre liberté et absence de limites. Du côté des filles, Sarah prétend vivre à sa guise (3e partie, XIV, p.&nbsp 341).

&nbsp La révolte, l&rsquo ambition et le rêve

&nbsp Ces jeunes gens sont en révolte, chacun à leur manière toutefois. Sentimental et poète à ses heures, Olivier entend avec la revue L&rsquo Avant-Garde participer à l&rsquo émergence de nouvelles esthétiques littéraires (1re partie, XV, p.&nbsp 139). Le premier numéro devra contenir &laquo &nbsp quelque chose de très libre et d&rsquo épicé&nbsp &raquo (2e partie, VI, p.&nbsp 208). Voulant ne devoir rien à personne, Bernard se sent de son propre aveu devenir anarchiste (2e partie, IV, p.&nbsp 197). Georges s&rsquo affirme dans la délinquance et s&rsquo enfonce dans le cynisme.

&nbsp Cette révolte se nourrit d&rsquo ambition et de rêves, parfois empreints de grandiloquence. L&rsquo avenir lui semble plein de promesses, comme une grande réserve de surprises et d&rsquo aventures (1re&nbsp partie, VI, p.&nbsp 61-62). Olivier se rêve en second Passavant, en homme influent du monde des lettres, se voyant au banquet des Argonautes, où &laquo &nbsp entouré d&rsquo aînés, de confrères, de futurs collaborateurs d&rsquo Avant-Garde, il lui faudrait parader&nbsp &raquo (3e partie, V, p.&nbsp 266).

&nbsp Georges est plus modeste&nbsp : il souhaite avoir barre sur Adamanti et épater son monde, notamment Ghéridanisol dont le &laquo &nbsp culot&nbsp &raquo lui en a &laquo &nbsp bouché un coin&nbsp &raquo (3e partie, IV, p.&nbsp 248).

LA CONFRONTATION AVEC LES RÉALITÉS DE LA VIE

&nbsp Rêves et ambitions se heurtent tout naturellement aux contraintes de l&rsquo existence, aux questions qu&rsquo elles engendrent. C&rsquo est le temps des interrogations, des tâtonnements, des regrets et des souffrances.

&nbsp Le temps des interrogations

&nbsp Certaines sont d&rsquo ordre matériel&nbsp : avec quoi vivre&nbsp ? Sans gîte ni couvert assurés, Bernard doit subvenir à ses besoins. Après ses éphémères fonctions de secrétaire d&rsquo Édouard puis de surveillant à la pension Vedel, il cherche du travail, si possible dans la presse (3e partie, XIV, p.&nbsp 340). Vincent hésite sur son avenir professionnel, entre devenir médecin ou biologiste, botaniste.

&nbsp Le plus souvent les interrogations sont d&rsquo ordre moral ou philosophique. La question&nbsp : &laquo &nbsp Que faire dans la vie&nbsp ?&nbsp &raquo devient&nbsp : &laquo &nbsp Que faire de sa vie&nbsp ?&nbsp &raquo . C&rsquo est l&rsquo enjeu de la lutte entre l&rsquo ange et Bernard (3e partie, XIII, p.&nbsp 332-335). Celui-ci est en quête d&rsquo une règle qui lui donnerait une raison de vivre. Mais faut-il nécessairement en avoir une&nbsp ? Et s&rsquo il le faut, qui doit l&rsquo établir (p.&nbsp 338)&nbsp ?

&nbsp Le temps des tâtonnements

&nbsp Erreurs, déceptions et échecs jalonnent le parcours des uns et des autres. L&rsquo amitié se distend progressivement entre Bernard et Olivier (2e partie, I, p.&nbsp 171). Bernard perd ses illusions sur Édouard, dont il finit par douter de la valeur (2e partie, IV, p.&nbsp 200), comme Olivier perd les siennes sur Passavant (3e partie, VIII, p.&nbsp 293). Leurs errements sentimentaux sont évidents. Vincent abandonne Laura pour Lilian Griffith. Bernard qui adore Laura l&rsquo oublie dans les bras de Sarah. Sa première expérience hétérosexuelle dégoûte Olivier. Dans ces tâtonnements du cœur, les erreurs deviennent inévitables. Parfois, &laquo &nbsp les événements se sont mal arrangés&nbsp &raquo (2e partie, VII, p.&nbsp 217). Enfin &ndash terrible échec &ndash Bernard qui avait promis à Édouard et s&rsquo était promis à lui-même de veiller sur Boris et de le protéger (2e&nbsp partie, VI, p.&nbsp 212-213) ne pourra empêcher son&nbsp suicide.

&nbsp Le temps des regrets et des souffrances

&nbsp Ces tâtonnements engendrent souffrances et désenchantements. À la lecture de la lettre que Bernard lui envoie de Saas-Fée, Olivier découvre la jalousie, un mélange de rage, de dépit et de désespoir (2e partie, I, p.&nbsp 171). Vincent se dégoûte d&rsquo avoir abandonné Laura (1re partie, VII, p.&nbsp 66) et même quand il tente de reconquérir l&rsquo estime de soi, il reste &laquo &nbsp insatisfait et mal à l&rsquo aise&nbsp &raquo (1re partie, XVI, p.&nbsp 143). Il éprouve des remords d&rsquo avoir méjugé et calomnié son père officiel au point d&rsquo envisager d&rsquo aller implorer son pardon (2e partie, IV, p.&nbsp 197). Tous perdent leurs illusions non plus sur les autres mais sur eux-mêmes. C&rsquo est quand, ivre et adoptant une posture qu&rsquo il veut héroïque, Olivier garde &laquo &nbsp une vague conscience d&rsquo avoir agi comme un enfant&nbsp &raquo qu&rsquo il se sent &laquo &nbsp ridicule, abject&nbsp &raquo (3e&nbsp partie, VIII, p.&nbsp 292).

DES RÉSULTATS AMBIGUS

&nbsp Cet apprentissage de la vie s&rsquo effectue souvent avec l&rsquo aide, la bienveillance ou l&rsquo amour d&rsquo adultes qui, parce qu&rsquo ils sont plus âgés, connaissent les codes et les règles du jeu, qu&rsquo ils s&rsquo efforcent de transmettre à leurs protégés. Ce sont des initiatrices ou des initiateurs, dont l&rsquo influence se révèle toutefois en demi-teinte pour un dénouement problématique.

&nbsp Initiatrices et initiateurs

&nbsp Maîtresse de Vincent, Lilian Griffith cherche à façonner son amant. Tout à la fois amante et mère, elle s&rsquo efforce de l&rsquo éduquer, de le façonner (1re partie, VII, p.&nbsp 65). Elle lui apprend à s&rsquo habiller, à ne cultiver aucun remords, à devenir fort pour surmonter les duretés de l&rsquo existence (p.&nbsp 67-69).

&nbsp Laura, aimée de Bernard qu&rsquo elle estime mais n&rsquo aime pas, intervient dans son éducation sentimentale. Elle le met en garde contre une passion sans issue et une adoration toute platonique. Elle le fait sortir du monde romantique de l&rsquo adolescence (2e partie, IV).

&nbsp Édouard joue un rôle multiple. Il aide Bernard à pacifier ses relations avec son père (3e partie, XIV, p.&nbsp 337). Il le convainc de ne chercher nulle part ailleurs qu&rsquo en lui-même les réponses aux questions qu&rsquo il se pose. Sur Olivier dont il est amoureux, son influence est plus profonde&nbsp : d&rsquo une part il l&rsquo arrache à l&rsquo emprise néfaste de Passavant (2e partie, VII, p.&nbsp 217&nbsp 3e partie, VIII, p.&nbsp 292), d&rsquo autre part il l&rsquo initie au bonheur, il le révèle à lui-même.

&nbsp Son rôle est plus fugace auprès de Georges, dont il éveille timidement la conscience morale, en lui faisant comprendre les risques qu&rsquo il encourt à écouler de la fausse monnaie (3e partie, XV, p.&nbsp 346-351).

&nbsp Une influence en demi-teinte

&nbsp Leur intervention n&rsquo est pas systématiquement couronnée de succès. L&rsquo apprentissage peut être en effet manqué, ou à moitié réussi. Lilian ne façonne pas Vincent comme elle l&rsquo espérait. Le &laquo &nbsp vainqueur&nbsp &raquo qu&rsquo elle projetait de former se retourne contre elle, la noie et finira vraisemblablement ses jours en Afrique seul et fou (3e partie, XVI, p.&nbsp 361-362). Ébranlé par l&rsquo avertissement d&rsquo Édouard, Georges cesse bien d&rsquo écouler de la fausse monnaie, mais c&rsquo est surtout le traumatisme du suicide de Boris qui le décide à s&rsquo amender (3e partie, XVIII, p.&nbsp 375).

&nbsp À l&rsquo inverse, Édouard remporte plus de succès que l&rsquo ange auprès de Bernard. Son conseil de &laquo &nbsp suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant&nbsp &raquo (3e partie, XIV, p.&nbsp 340) délivre Bernard de ses doutes et de ses interrogations. C&rsquo est un appel à se connaître, à ne pas lutter contre sa nature (&laquo &nbsp suivre sa pente&nbsp &raquo ), mais c&rsquo est aussi et en même temps une incitation à ne pas se laisser aller, à porter toujours plus haut ses propres exigences (&laquo &nbsp en montant&nbsp &raquo ).

&nbsp Quant à Olivier, il naît pour ainsi dire une seconde fois auprès d&rsquo Édouard. En tentant de se suicider, il&nbsp tue ses illusions et vaines ambitions. Il peut désormais confier à Édouard&nbsp qu&rsquo il est enfin heureux (3e partie, X, p.&nbsp 310). La constitution de leur couple et leur bonheur sont les vraies réussites du&nbsp roman.

&nbsp Un dénouement problématique

&nbsp À cette exception près, l&rsquo apprentissage des uns et des autres laisse un goût amer. Bernard retourne chez lui pour aimer ce faux père qu&rsquo il haïssait au début du roman. Une vie bourgeoise, celle contre laquelle il se révoltait, l&rsquo attend vraisemblablement. Georges revient vers sa mère et semble dispos à s&rsquo amender (3e partie, XVIII, p.&nbsp 375). Vincent se retire de la vie et du monde. Tout se passe comme si, après s&rsquo être enivrés de mots et de rêves, les personnages, bien que mûris, étaient rattrapés par la réalité.

&nbsp Olivier disparaît du roman à la fin du chapitre&nbsp X de la troisième partie qui en compte dix-huit, et Bernard, après le chapitre&nbsp XIV. Leur disparition précoce est significative&nbsp : ils rentrent, chacun à leur façon, dans le rang. Place est désormais faite aux plus purs qui sont aussi les plus faibles, Bronja et Boris. Ce sont deux enfants, pour lesquels l&rsquo apprentissage de la vie s&rsquo achève précocement dans la mort. Les Faux-Monnayeurs n&rsquo entretiennent guère l&rsquo espoir.